LA pAge noire

LA pAge noire

dimanche 14 février 2021

MOLIÈRE TA MÈRE (Contre Pierre Louÿs et le sbire de Paris-Match)


    


     Si vous me demandiez avec quel auteur j’aimerais passer une soirée, partager quelques jours, pour quel génie de la plume ou du clavier je serais prêt à sacrifier un petit doigt, voire quelques semaines de vie, je commencerais par verser une larme. La vie m’a souri. Elle m’a permis de fumer des clopes à n’en plus finir avec l’immense Robert l’Irlandais, me prête la grâce de regarder tomber le soir avec l’ami Philippe, colosse parmi les géants. Mais je verserais tout de même une larme si vous me posiez cette question. 

Forcément j’élabore en vitesse une wish-list. Vous me proposez un miracle. Vous me proposez de rencontrer l’auteur de mon choix, qu’il soit vivant ou six pieds sous terre. Vous me le proposez gratis, sans me faire démembrer et sans renoncer à un morceau de vie. Je joue le jeu. Hemingway ? 

Camus ? 

Chrétien de Troyes ? 

L’anomyme du Lancelot-Graal ? 

Shakespeare ? 

Dante ? 

Molière ? 

Mais je verse quand même une larme face au sacrifice que je m’apprête à faire de plusieurs noms au profit d’un seul. 

Je réponds Molière. 

Jean-Baptiste Poquelin. Dit Molière. 

Pourquoi Molière ? 

Parce que Molière. Parce que la langue de Molière. Parce que l’impertinence de Molière. Parce que la force de Molière. La force de croire que le rire et l’humour peuvent rivaliser avec l’horreur et la pitié tragiques. Faire mieux même. Parce que Sganarelle qui cherche comme un bouffon à démontrer l’existence de Dieu, parce que Dom Juan cède face au Pauvre pour l’amour de l’humanité, parce que Tartuffe le scélérat ressemble à mon collègue, à mon voisin, à moi-même, quel homme ! parce que Arnolphe dans l’acte cinq prend les airs pathétiques de la tragédie, monsieur de la Souche et son front de bois, parce que Agnès et sa bonne école, parce les malédictions d’Harpagon, parce que Jourdain ressemble à mon autre collègue, à mon autre voisin, et à moi-même encore, parce que les précieuses, parce que madame Pernelle, parce que son Malade, parce que Alceste surtout, mais aussi Pierrot et Mathurine, parce que quoi que dise Aristote et toute la philosophie… parce que ce type cherchait à remuer la merde sur chaque trottoir. De Pézenas à Paris. 

Et parce qu’on la lui a bien rendu. 

Qui ça ? Les médecins et leur cabale. Jusqu’à ce qu’un jeune roi qui apprenait le métier de la tyrannie les renvoie à leur cabinet. Les médecins et les dévots de tout poil ont voulu sa peau, l’ont usé, cassé, abimé, sans doute tué, à la fin. Les dévots. Ceux de son temps, ceux d’aujourd’hui. Ceux qui ne peuvent jamais. Ceux qui ne supportent pas les caricatures, ceux qui envoient leurs enfants tirer dans les foules. Molière les nommait sobrement scélérats. Dans l’amplitude de ses registres la langue de Molière me permet d’utiliser le synonyme qui me vient à l’esprit : une bonne bande d’enculés. Les dévots barbus, les dévots en carré Hermès, les dévots à chapeau large. Jean-Baptiste vous botterait le cul. Ça serait délicieux, une fois encore. Au théâtre ou sur Netflix, on s’en fout. il vous botterait le cul. Et ce serait magique. 

Voilà pourquoi je répondrais Molière. 

Mais il y a encore une raison à cela. Une putain de raison.


Paris-Match, son édito de la semaine. Sous l’honneur de la plume de monsieur Gilles Martin-Chauffier. L’Air du temps. Deux colonnes en première page intérieure pour fusiller Molière, encore une fois. 

Regardons d’un peu plus près. 

L’aède de Paris-Match commence par faire la fine bouche, s’étonnant ingénument que par temps de crise sanitaire, certains puissent songer à panthéoniser quelques-uns de nos grands auteurs. Comme s’il était indécent de s’occuper de choses aussi futiles pendant que le pays est à genoux. On va faire court. On va se contenter de rappeler les mots de Churchill quand un de ses ministres suggéra de couper dans le budget de la culture afin de soutenir l’effort de guerre. Winston ôta ses lunettes, ralluma un de ses gros cigares et tira une bouffée avant de recracher sa fumée en affirmant qu’il ne sert à rien de mener une guerre si c’est pour entamer la culture d’un pays. Ce foutu virus a suffisamment fait de dégâts comme ça. Rapatrier les restes de Molière au Panthéon ne fera certes pas vivre nos artistes, nos rhapsodes, nos intermittents, encore moins nos restaurateurs. Est-ce que ça leur enlèverait quelque chose ? 

Je laisse tomber la pique adressée au passage par Gilles Martin-Chauffier au président de la République qui réussit très bien ses discours, ses hommages. On peut toujours profiter d’une chronique dans un grand magazine d’investigation pour faire de la politique. Ça fait partie de la règle du jeu, ça prête généralement à l’auteur la possibilité d’être un guide, un manitou, voire un sniper en pantalon de velours. Certains font la guerre comme d’autres se masturbent dans des draps de soie. 

Je laisse aussi tomber la critique faite de l’architecture du Panthéon, qui est ce qu’elle est, qui vaut ce qu’elle vaut, qui a le mérite de manifester une étape de cette architecture classique en quête de rendez-vous avec les beautés antiques. Mais je comprends que certain puisse reprocher au 18ème siècle de n’avoir pas été le 21ème. Ou le 16ème, ou même encore le 46ème… 

Bref. Venons-en au fait. Creusons le fond de la poubelle. 

Molière a beaucoup lu Aristophnane, Plaute, Terence, les Italiens, les Espagnols. Entendons sous les mots de monsieur l’auteur documenté, érudit s’il en est, que Molière ne serait pas un auteur original. Parce que le Poquelin aurait repris des trames à tous ces illustres poètes. Monsieur l’auteur de romans (parce que ledit chroniqueur de Match écrit aussi ses romans), quand on écrit un titre qui se nomme poussivement Belle amie, doit-on conclure que vous n’êtes pas un créateur sous prétexte que vous foulez au féminin les pas d’un Maupassant ? Et puisque nous y sommes, vos romans, vous les écrivez en prose, non ? Doit-on maugréer que vous empruntez sans honte la voie qu’a ouverte l’auteur anonyme du Lancelot-Graal au 13ème siècle ? Que vous avez vous aussi beaucoup lu les autres prosateurs après lui et avant vous ? 

Mais vous voulez jouer. Vous convoquez Corneille en exhumant la vieille thèse d’un Pierre Louÿs qui affirmait prouver que Corneille est l’auteur des meilleures pièces de Molière. Vous l’affirmez aussi avec un argument qui inspire le respect : on est aujourd’hui persuadé qu’il est l’auteur de ses plus grandes pièces. 

Je ne vous rappellerai pas que la persuasion n’est que l’artifice de l’argumentation, préférant souligner que Pierre Louÿs n’en était pas à une pensée pornographique prés. Il est toujours nécessaire de dévoiler ses sources. Ce n’est certes pas l’exercice d’une chronique de magazine pour figaristes assoupis, mais permettez-moi de conseiller à vos lecteurs la consultation du Manuel de civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d’éducation vertement réécrit par Pierre Louÿs. Ils se feront ainsi une idée de l’homme qui a prouvé que Molière n’est pas l’auteur de ses pièces. Pierre Louÿs était un type dont la tricherie n’est plus à prouver. Faux traducteur, faux talent d’helléniste, il était au fond du trou en 1919 quand il a eu l’idée d’appliquer à Molière ce qui se disait (tout aussi absurdement) de Shakespeare qui n’aurait rien écrit, lui non plus. Pierre Louÿs buvait la nuit, il buvait beaucoup. Dormait le jour. Un état lamentable. Il lui fallait quelque chose pour faire parler de lui. C’est bien monsieur, c’est bien. Vous faites revivre ses idées. Vous êtes persuadé qu’elles sont justes. Vous affirmez. Vous trompez. Tout cela manque terriblement de rigueur intellectuelle. Ce qui, je le concède, est moins grave que la malhonnêteté. Le plaisir du bon mot, le délice de débiner pour débiner, la jalousie peut-être ? Moins grave que la scélératesse. 

Au passage, je n’ai rien contre la pornographie quand il s’agit d’une affaire entre adultes consentants. Elle me gène terriblement quand elle ressemble à un viol. Elle me donne une vague nausée quand elle atteint le domaine des idées. Bien plus crade, bien plus perverse que celle des corps. 

Comment expliquer sinon ces dizaines de vers communs parsemés à travers leurs œuvres respectives ? questionnez-vous. 

Molière a mis en scène Racine. Molière âgé de 22 ans a également fait vivre des pièces de Corneille sur la scène. Et Molière a souvent repris des tirades, des mots, des réflexes de la tragédie pour les transposer au registre de la comédie. C’est ainsi qu’il aimait jouer avec son public, avec ses confrères. Cela s’appelle du comique de décalage. Rien de plus. Rien de moins. Mais quand c’est Molière qui s’en charge, les rien de plus, les rien de moins s’élèvent à la hauteur des choses immenses. Ces glands tombés sur la terre fertile du génie, qui donnent les chênes les plus hauts, les plus forts. de ces arbres que les pyromanes les plus perfides ne consumeront jamais. Malgré qu’ils en aient. 

Est-ce que vous diriez que Georges Brassens n’est pas un poète parce qu’il a repris les vers de du Bellay ? Ou parce qu’il vient de Sète ? Et qu’il y a vu le jour cinquante ans après Paul Valéry ? Les amis, j’ai un scoop pour Paris-Match ! Paul Valéry est le véritable auteur des chansons de Brassens. Le jeune communard, libertin et outrageusement moustachu fit un pacte dans sa jeunesse avec l’austère Valéry qui gardait sous le coude des choses moins savantes, plus légères. Le jeune Georges prit les cahiers de Valéry et improvisa quelques accords avec sa guitare. Le voile est levé !  Je peux envoyer mon papier à Paris-Match !

Passons. 

Après avoir tenté de renvoyer Molière dans le rang des faussaires, la sainte chronique hebdomadaire s’attaque à l’homme. Ça faisait longtemps. Un Molière incestueux et carrément pédophile. Parce que bien sûr Molière a épousé sa propre fille. Armande, fruit de sa liaison avec Madeleine. Il avait beau jeu de dénoncer les tartufferies de son temps. Quel sale type que ce Molière ! 

Comme les procès sont vite faits. Comme les cabales ont la dent dure. 

Racine est là-dessous. Jean Racine. Vous savez ? le janséniste mondain qui pour remercier Molière de l’avoir lancé dans la carrière en faisant connaître sa Thébaïde, a remercié ce dernier en ne lui confiant pas son Alexandre, sous prétexte que ses acteurs n’avaient pas l’accent tragique. Mais pas la Du Parc qui succomba aux promesses que Racine lui fit sur l’oreiller. 

Molière ne pardonna pas l’ingratitude de ce jeune prétentieux. Le « vol » de son actrice lui resta comme en travers de la gorge. Mais Racine n’était pas homme à faire le dos rond. Et racine fut à l’origine de la légende d’un Molière épousant sa propre fille à la va-vite. Un Mardi Gras, qui plus est ! Il était dix heures du soir. Le prêtre était acheté et il n’y eut aucun témoin. 

Mais Molière a épousé Armande en l’église Saint-Eustache, à neuf heures du matin, le premier lundi après le Carême. Et Louis 14 fut le parrain du fruit de cette union. 

Certes Molière a épousé une femme qui avait vingt ans de moins que lui. Et Molière était conscient de la chose qui s’est aussi moqué de lui-même dans son École des femmes, comme il s’est moqué de ses soucis financiers dans L’Avare, de son hypocondrie morbide dans Le Malade imaginaire, tout comme il a tourné en dérision son dégoût des hommes, ses déceptions amicales dans son immense Misanthrope. Parce que Molière se moquait de lui-même comme il débinait tout ce qui bougeait autour de lui. L’autodérision. Voilà la leçon dont certain ferait mieux de s’inspirer. 

Car l’édito de Paris-Match ne s’arrête pas là. Tant qu’à faire, tant qu’à être ignoble, il ne faut jamais lésiner, il faut aller au bout. Sans quoi, on rate ses effets. Gilles Martin-Chauffier n’hésite pas à assimiler Molière à une sorte de collabo, via la figure de Coco Chanel, candidate malgré elle au Panthéon. 

Raisonnement analogique qui n’appartient qu’à l’auteur de cette chronique magique, mais qu’il faut relever. Monsieur le chroniqueur, une analogie n’appartient qu’à celui qui la tisse. 

Mais jouons encore. Je n’aime pas tellement attaquer les personnes. Je préfère généralement me contenter des idées. Frotter les idées aux idées. Idéal humaniste ? Leçon de vie ? Je ne sais pas. Toujours est-il que je n’aime pas beaucoup m’en prendre aux personnes. Leur physique leur appartient, leur histoire également. Mais quand le verre déborde, quand la dose est trop lourde, quand le scélérat ne se contente plus d’être un scélérat, quand le manteau de la probité ne lui suffit plus, quand ses grimaces lui font des crampes, quand il estime enfin qu’il est bon pour ses affaires d’endosser la robe d’un juge et de penser mal de tout le monde, alors il faut accepter d’utiliser les mêmes armes que lui. On peut toujours ignorer la malhonnêteté, on peut toujours tenter de prendre de la hauteur, refuser de s’abaisser à l’ignominie, mais il est par moments nécessaire de retrousser sa manche et d’envoyer le poing dans la gueule d’une crapule. 

Donc. Monsieur Martin-Chauffier. Le Panthéon et ses locataires rentrent donc dans les cordes de votre juridiction ? Et Molière le tricheur, Molière l’incestueux, Molière le collabo y ferait un mauvais locataire ? Plus exactement son entrée dans le temple des Immortels serait comme la photographie d’une ère décadente, puante, où seuls quelques justes seraient encore en mesure de voir clair et d’écrire juste ? Quelques Zoros justiciers au service de leur Happy few  de lecteurs ? 

Soulevons un brin la cape, si vous le permettez. Le masque et le chapeau noir. 

Il n’est pas tellement grave d’avoir été pensionnaire d’un collège-lycée privé avant de reconnaître à la fin les vertus de l’enseignement public pour y décrocher un diplôme supérieur. Nombreux sont ceux qui finissent par se ranger à ce genre d’évidence et opèrent sans complexe ce transfert de valeurs. Cela arrive à beaucoup de gens. Passons encore. Et quand ledit établissement se trouve au bord du gouffre à la suite d’une longue et fâcheuse série d’affaires de harcèlement moral et d’agressions sexuelles visant ses anciens comme ses nouveaux chefs, on doit admettre que les anciens élèves n’y sont pas pour grand chose. À moins que certains aient su, qu’ils se soient tus. À moins que d’autres puissent considérer que ce genre d’éducation et de valeurs viriles ne puissent pas faire de mal. Au contraire. Ça forge l’âme les brimades, ça muscle le caractère les bizutages. 

Concédons qu’un petit fils de grand Résistant ait pu ignorer tout cela. Admettons. Bien que tout de même, cela n’augure rien de bon en terme de perspicacité. Vous me direz que la perspicacité, les capacités de résistance peuvent se révéler plus tard dans la vie d’un homme. Je le concède. Elles peuvent fleurir subitement par un beau matin de février au moment d’écrire une chronique sur le cas Molière. C’est une révélation. Une Pentecôte. Nul besoin d’enquête. Nul besoin de peser ses mots. Les mots sont. Ils sont souffle de la Vérité. 

Passons une nouvelle fois, passons aussi sur ce qu’aurait pensé le grand-père Résistant de cette belle aptitude à la dénonciation si parfaitement étayée. 

Mais alors que dire d’autres mots assumés dans un texte dont le titre résume à peu près tout des valeurs panthéonistes de son auteur ? Du bonheur d'être breton. Les régions contre les nations. Que les Bretons soient heureux d’être des Bretons, les Corses des Corses, les Basques des Basques et les Catalans des Catalans, tant mieux pour eux. Tout comme on se fout que le premier fanatique soit heureux de l’être pourvu qu’il reste dans son coin et qu’il se contente de ne pas faire chier le monde. Mais la suite du titre… Les régions contre les nations. Un poil belliqueux à mon goût. Un poil régionaliste extrémiste, avec le vocabulaire qui va avec. Et le Panthéon dans tout ça ? Symbole des grands noms de la République. Une et indivisible. Flamme de la Nation. J’avoue que la cohérence se ride. J’avoue que l’obscurité tombe soudain, qu’il fera bientôt nuit. Que je suis perdu. Complètement perdu. 

Et l’obscurité se fait ténèbres quand je cherche pourtant à m'extraire de cette forêt dense, nauséabonde soudain. Je regarde. J’inspecte. Et je trouve d’autres mots. D’autres articles d’une incroyable ambiguïté à propos du génocide arménien balayé d’un revers de main au nom d’un amour sans mesure pour la Turquie. Ça pue pour de bon. 

Qu’un Breton aime passionnément la Turquie n’a rien de stupéfiant en soi. Il y va de son droit et de sa liberté la plus totale. Mais être un homme lu, être un auteur, un chroniqueur parcouru par bon nombre de lecteurs, ça donne quelques responsabilités. On se renseigne. On réfléchit un instant. On doute. Parfois même on s’abstient. On se tait quand il le faut. 

On a le droit d’être amoureux de sa région et même d’un autre pays, fût-il un pays dont les dérives sont aussi grandes, aussi puissantes que son lointain passé. On a le droit d’éprouver une sorte de passion dévorante pour un amour de jeunesse que le temps a transformé en harpie acariâtre. Mais on garde ça pour soi. Ou bien on se met à la poésie, on prend le risque d’un dialogue avec les Fleurs du Mal

Les Fleurs du Mal. Baudelaire. Ah ! Encore un de ces usurpateurs qu’on pourrait avoir envie de foutre au Panthéon. Ce Baudelaire mal débauché qui après tout n’a écrit qu’un seul vrai recueil, et qui a pillé tout ce qu’il avait à piller entre Platon et les Parnassiens. Gageons en outre qu’il est aisé de prouver que ce type était dans des états pas possibles, assez peu compatibles avec l’écriture du moindre alexandrin qui puisse tenir la route. Gageons que c’est la cousine qui faisait le ménage qui a pondu ces fleurs maladives

Molière avait l’ambition d’élever la comédie au rang de la tragédie. Il croyait en une catharsis par le rire. Il imaginait avec Rabelais (autre prêtre nom, certainement) que le rire puisse être le propre de l’homme. Alors oui, c’est avec lui, avec Molière que j’aimerais passer une belle soirée. On déboucherait une bouteille. Une grande bouteille. Ça serait savoureux. 

Grincez monsieur, grincez. Médisez. Les barbecues du printemps attendent vos papiers. Estimez que vous vous en tirez à bon compte. Je suis persuadé que Molière saurait beaucoup me faire rire de votre propre tragédie. Même que pour ça, il vous piquerait peut-être une ou deux phrases. 


samedi 31 octobre 2020

ABDOULLAKH versus MARIANNE





Un homme très jeune est assis sous la façade d’un immeuble, sous un ciel mitigé d’automne. Son doigt glisse rageusement sur l’écran de son téléphone. Son téléphone. Soudé dans sa main. La seule chose qu’il aime posséder. Avec sa 4G illimitée. Le seul objet duquel il prend soin. Le reste n’a pas beaucoup d’importance. Le reste lui convient davantage quand c’est mal foutu, quand c’est moche, quand c’est bousillé. Une poubelle renversée, un abri bus en miettes. Les détritus, les éclats de verre, ça lui parle, ça a de la gueule. Ça ressemble à la Syrie, la Tchétchénie. Ça ressemble aux lieux saints où l’on meurt pour donner un but à sa vie. Des frères, des cousins qui montent comme des fusée au paradis des martyrs. Ça ressemble aux paysages qu’ils postent sur les réseaux, leurs paysages de guerre, qu’il caresse à longueur de journée sur l’écran de son téléphone. 

Mais pour l’heure, il est en rage. 

L’homme très jeune ne connaît pas le paradoxe qu’il y a de mourir au nom d’une vérité qui donnerait une raison de vivre, une fois qu’on a tout échoué, ou qu’on n’a rien essayé. L’homme très jeune se nourrit d’images de guerres et de massacres. Il aime avaler un menu Macdo de temps à autre, mais il préfère se gaver des images que la mort propose à sa carte. Son œil est déjà habitué. Sa conscience en sommeil. Inexistante. Éteinte avant même d’avoir soupiré. 

Sa vie n’a rien d’amusant. Pas une partie de plaisir. Alors, ce qui lui fait chaud dans la poitrine, c’est faire son regard méchant quand il croise les gens du quartier. Il lit la peur sur leur visage. Il les voit qui s’écartent, qui passent leur chemin en pressant le pas. C’est bon de faire peur. Un sentiment de force et de puissance. De quoi réussir une journée, une semaine. 

C’est facile à lire, la peur. Plus facile que les livres qu’ils lui donnaient au collège. C’est facile aussi d’entendre ce que son téléphone raconte. La voix des prêcheurs. Croyances prêtes à porter. C’est pratique. C’est disponible. Juste sous son doigt. Direct dans les oreilles. Facile d’entendre ce bon père de famille qui veut devant Dieu protéger sa fille, parce que sa fille, son professeur du collège est un pornographe. Un bâtard qui doit démissionner. Un professeur qui doit être renvoyé de l’Éducation Nationale. Un professeur qu’il faut punir parce qu’il fait du mal. Du mal aux enfants. Du mal à la Vérité. 

Il s’énerve au pied de son immeuble. Il passe sa main dans ses cheveux gominés. Il tient aussi à sa chevelure. Ça lui donne un air beau gosse. Au fond, tout au fond, il aimerait plaire à une fille de la cité, à une fille d’ailleurs. C’est pour elles qu’on se fait beau gosse. Mais il ne peut pas le reconnaître. Impossible. Les filles, les femmes, c’est juste bon à vous damner. Toutes sorties de la cuisse de Satan. Il aimerait aimer les femmes. Mais elles sont le démon. Elles le terrorisent. Il ne le sait pas. Il ne peut pas se l’avouer. Une peur pas possible. Horrible. Une peur qui l’ulcère.  La seule qu’il a réussi à en toucher une, sa puissance de mâle est restée en berne. Le démon ! C’est pour ça qu’il fait son regard méchant. Un beau gosse au regard mauvais. C’est plus impressionnant comme ça. Respect. Une femme, ça doit baisser les yeux. 

Il préfère se faire prendre l’esprit par tout ce qu’il entend sur son téléphone. Une bonne pénétration de l’âme. Virile. Puissante. 

Et ces mécréants qui disent du mal du prophète. 

Il s’énerve. 


La suite, nous la connaissons. 

Un téléphone. Un couteau. Un soir devant un collège. 

Reproduire. Faire comme en Syrie. En finir avec un de ces mécréants et avec cette vie, par la même occasion. Forcer la main à Dieu pour qu’il ouvre grand la porte des cieux. À tout ce qu’il y a de l’autre côté du voile. Tout ce qui est promis. Menu quatre étoiles. 

Voilà. Allahou Akbar. 


De nombreuses questions se dressent. Nous les connaissons. Des questions de valeurs et d’intensités variables. Une seule mérite cependant d’être posée. Parce qu’elle contient toutes les autres. Tenter d’y répondre c’est ambitionner de répondre à toutes les autres. 

Pourquoi la République n’est-elle pas capable de substituer son espérance à celle d’une foi aveugle ? 

Question récurrente. Régulièrement culpabilisante. Question qui par moments sert de meilleur argument aux adversaires de la République, qui, dans la meilleure expression française, désignent sa faiblesse afin de prendre sa place. Des discours qui hurlent la faiblesse républicaine pour s‘y substituer, lui faire la peau. 

Soyons précis. Cet argument est régulièrement celui du Front National, pardon, du Rassemblement. Et de quelques révolutionnaires radicaux en gilet d’un jaune fluorescent qui ont martelés le visage de Marianne sous la voûte d’un Arc de Triomphe. Ces quelques pseudo Gilets-Jaunes (pseudo, j’insiste) n’étaient pas des types concernés par le bien commun, les progrès de l’Histoire. Ces hommes étaient, sont, des francs-tireurs. Des égoïsmes. Des individus qui règlent leurs propres défaites sur le dos d’une idée collective. Des errances qui s’en prennent aux rails parce que le train va trop vite pour l’attraper.

Bref… le danger serait de régler des comptes là où la facture est chez le voisin. Je refuse de tomber dans ce piège au-delà de ces quelques lignes. Je veux revenir à la question centrale : pourquoi la République se montre-t-elle impuissante à donner un idéal au-delà des croyances les plus aveuglées ? 

On connaît certaines réponses. Incomplètes cependant. La pauvreté, la précarité, l’exclusion, la colonisation. Une façon de remettre la balle dans le camp de la République. Une façon de garder la main sur la patate chaude. Une façon de pratiquer le French Bashing, d’allègrement le consommer, le promulguer, l’adorer. Ce qui reviendrait à tomber dans une autre forme de croyance aveugle.

Que le Français aime se plaindre, c’est un fait, une qualité. Que le Français apprécie l’autocritique, c’est une preuve de grandeur. Mais la grandeur suppose un peu de rigueur. Moins de cris. Moins de croyances primaires, précisément. 

Donc, une fois encore : pourquoi la République échoue-t-elle ? Pire, pourquoi serait-elle faible au point d’engendrer par endroits, par moments, des générations d’ennemis ?

Qu’une république ait des adversaires politiques, c’est un fait. La République grecque avait ses opposants politiques. C’est la destinée de la République, l’essence même d’une démocratie. Après tout, ces ennemis constituent en quelque sorte sa force, parce qu’elle les tolère par définition, et bien souvent les range à ses valeurs fondamentales, en dehors de quelques rages de dents. Mais les choses se corsent quand la république connaît des adversaires religieux. D’abord parce que le combat est inégal. La république réunit les êtres autour d’une idée, elle est Église en ce sens, dans son sens étymologique, Ekklesia. Mais l’axe unificateur est une pensée. Une pensée partagée. Non un Être Supérieur, abstrait. Une quelconque divinité, qui ne relève pas de la pensée, mais de la foi (croire et penser sont des verbes antithétiques, rappelons-le). Ce combat oppose donc celui à qui l’on demande de penser à celui à qui l’on impose de croire. 

On pensait que le débat était enfin clos. Le Christianisme a fini par s’accommoder de l’idéal républicain, dans un mariage de raison qui, à tout prendre, dure souvent davantage qu’un mariage d’amour. 

Mais les deux décennies passées ont fait remonter les acteurs sur le ring. La République de France déplaît puissamment à l’islamisme qui a la particularité d’être un adversaire religieux et politique à la fois. En effet, le Salafisme moderne constitue une idéologie qui tout en se revendiquant du passé traditionnel et originel de l’Islam se projette en même temps dans un futur politique, au sens strict du terme. Une idéologie qui a l’ambition de légiférer tant sur le domaine céleste que sur le domaine terrestre. La République a pu s’imposer à l’Église, lui octroyer sa place spirituelle tout en lui retirant son poids explicitement politique. La République a su se révolter contre les pires versions de la pensée politique que le 20ème siècle a pu engendrer. Aujourd’hui, le problème est nouveau. L’adversaire qui la menace et cherche à lui faire la peau a un double visage. Au moins. Peut-être triple, voire davantage. 

Si l’Islamisme se sert des vides de l’esprit pour réaliser ses attaques, s’il utilise des hommes et des femmes en rupture avec la pensée et la vie elle-même pour commettre ses terreurs, il sait en effet se servir de la République et de ses valeurs, qu’il retourne contre elle-même. Ses penseurs, ses dirigeants, ses prédicateurs auto-proclamés sont des têtes pensantes. Des intellectuels parfois. Plusieurs généraux Irakiens ont rêvé d’un état islamique dans la dislocation de leur pays et en s’engouffrant dans les brèches ouvertes par le Printemps Arabe. Ils ont pour l’heure échoué. Mais le projet politico-religieux de détrôner le modèle républicain n’en est qu’à ses débuts. Et pour ce faire, il faut s’attaquer à la tête, à la République française, représentative de toutes les autres, parce que la plus ancienne, la plus forte, la plus assumée. 

Ce projet de mise à mort est assumé par d’autres intellectuels, à l’image d’une ceinture noire d’art martial qui cherche à se servir de la force de son adversaire pour mieux le plaquer le sol, l’immobiliser, le vaincre. 

Certains doutent encore que ces hommes puissent être des intellectuels. N’en doutons pas ! Certains doutent encore qu’ils puissent être des hommes, préférant convoquer le mot monstres pour les désigner. Ne nous trompons pas sur cet adversaire qui frappe sans retenue. Des intellectuels qui utilisent la faiblesse de certaines âmes. Tels des mafieux qui dans leurs tours de diamants préparent savamment leurs coups que les petites frappes des quartiers vont réaliser. Ces intellectuels, leurs petites frappes, sont bel et bien des hommes. Je me contenterai d’évoquer Hannah Arendt à propos de Eichmann. Ce lieutenant colonel nazi spécialiste de la question juive, bravement reconverti en ouvrier sur sol argentin, était un homme. Pas un monstre. Un homme. Un homme qui en conscience a abandonné toute conscience. Hannah Arendt appelle cela : la banalité du mal. 

Les idéologues de l’Islamisme sont les descendants directs de Eichmann. Ils sont la banalité du mal. Seraient-ce des monstres, la partie serait belle, elle serait aisée. On sait se débarrasser d’un monstre. 

Mais ce n’est pas le cas. Ce sont des hommes qui ont ouvert le feu sur des terrasses parisiennes un soir de novembre, des hommes qui ont mis fin au spectacle du Bataclan, le même soir de novembre, un homme qui a choisi d’écraser des dizaines de personnes le soir de la fête nationale, à Nice, deux hommes qui ont ouvert le feu dans les bureaux de Charlie Hebdo, un homme qui s’est incrusté à la caisse de l’Hyper-Casher ou celle de Trèves, etc… comme ce sont des hommes qui ont fait creuser leur tombe à leurs victimes en Bosnie, en Pologne, en Arménie, etc… des hommes dans toute ce que l’homme est capable de faire de pire. 

Notre principe humaniste a oublié cela.

Notre pensée humaniste en ce sens s’est amollie. Habituée à privilégier l’aventure ante-mortem aux promesses post-mortem, elle a imaginé que l’humain est un être parfait. Elle a imaginé que le Mal relève d’une transcendance, qu’il est étranger à l’Homme, que l’humain se vouant au mal quitte la communauté des hommes, se plaçant aux franges de cette dernière. Il s’agit d’une erreur. D’une faiblesse. Être humaniste, se revendiquer humaniste, ce n’est pas se bercer d’illusions sur l’Homme. Ce n’est pas imaginer l’Homme tel qu’on le rêverait : doux, sensible, altruiste, éloigné de la bête et du Mal. Être un Humaniste c’est regarder l’Homme en face, dans ce qu’il peut faire de grand, dans sa part animale également, bestiale. Les Géants de Thélème étaient des individus pacifiques et indulgents. Ils étaient aussi de redoutables chevaliers afin de mater tous les Picrocholes de la planète. 

Sans rêver de Thélème - où l’on doit s’ennuyer ferme, avouons-le clairement - notre République humaniste a le devoir de regarder l’Homme dans les yeux. Elle a le devoir de ne pas s’aveugler dans des principes erronés, édulcorés. 

Je pense à Sienne. Les fresques du Palazzo Pubblico réalisées par Ambrogio Lorenzetti en 1338. Il y a d’une part la fresque du Mauvais Gouvernement, où trône un tyran diabolique entouré par l’Avarice, la Superbe et la Vaine Gloire, foulant aux pieds la Justice, prodiguant la mort, répandant la pauvreté. On y voit d’autre part la fresque du Bon Gouvernement. Le monarque est entouré des vertus cardinales de l’Homme : la Paix, la Magnanimité, la Prudence, la Force. La magnanimité sans la force n’est pas une vertu. Elle est faiblesse. C’est ce que nous enseigne cette fresque illustrant l’idéal de la République siennoise dans son crépuscule médiéval. Et puis, sur cette fresque, il y a la Justice, représentée à deux reprises. 

À droite, on observe la Justice, campée sous les traits d’une femme en armes. À ses pieds quatre chevaliers qui conduisent des renégats vers leur punition. L’un des chevaliers se retourne vers la Justice pour clairement montrer que la seule force admise dans une République est celle de la Justice. Et nous savons, inversement, depuis Platon et son mythe de Gigès, que la Justice sans la force, sans la crainte, ne peut être respectée. 

À gauche, il y a de nouveau la Justice. À main droite, elle sanctionne encore, à main gauche elle redistribue les richesses de la cité. 

Notre République sait, malgré tout ce qu’on peut entendre ici ou là, malgré toutes les plaintes, les revendications, elle sait indéniablement redistribuer les richesses du pays. (Je sais déjà qu’aucuns bondiront en lisant ces mots, je sais qu’ils vont fermer leur écran, qu’ils vont mentalement me prêter tous les noms d’oiseaux ; je me permets seulement de leur rappeler que je préfère être malade en France qu’ailleurs, que je préfère simplement être éduqué en France qu’ailleurs, que je préfère amplement être libre en France qu’ailleurs, tout en m’appuyant sur des critères objectifs, mesurables, concrets). Mais notre République a perdu du muscle dans sa justice punitive, au nom d’une vision erronée de d’Homme. 

En temps de paix, cela ne pose pas vraiment de problème. Par de temps de paix, ce relâchement est même plutôt bon signe. Une vertu. 

Mais les temps de la paix semblent malheureusement éloignés. 


Je veux être clair. Je veux être absolument clair. Le Pen comme Mélanchon ne m’intéressent pas. Au contraire, ils incarnent des expressions politiques que je ne peux pas tolérer. Je sais bien qu’ils réclament à la Justice de se montrer plus sociale et plus énergique, plus sévère (sauf quand ils doivent eux-mêmes se présenter devant nos magistraux). Mes propos ne les rejoignent pas. En rien. Mes propos leur interdisent même de reprendre à leur compte des revendications sur la Justice sociale et la Justice pénale. Je me sens profondément républicain et je vomis Mélanchon cherchant à entraver une action de Justice, hurlant que la République c’est lui ! Je deviens dingue lorsque les Le Pen portent le discours d’une France juste et éternelle au nom du peuple, en jetant le discrédit sur les autres catégories de la Nation. Non, madame Le Pen, il n’est pas juste de dresser une partie de la Nation contre l’autre, au nom du peuple. Cela porte un nom. C’est le populisme. Le populisme a toujours, toujours conduit à la tyrannie. De Pisistrate à Hitler ou à la mafia islamiste. 


Un mot de plus sur la Justice que notre République doit poursuivre. 

Un enseignant, un collègue est mort parce qu’un taré lui a transpercé le corps avec une lame, avant de lu trancher la gorge, pour imiter d’autres tarés, pour forcer Dieu à le reconnaître comme un élu, un martyr ou je ne sais quoi. (Ce qui, d’un point de théologique n’est pas tenable. Celui qui veut forcer la main à Dieu fait preuve d’orgueil, et c’est le pire de l’Enfer qui lui ouvre dès lors sa porte. J’aimerais être un croyant pour être convaincu de leur Vérité, tous, qui promet tant de choses. J’aimerais que tout cela existe, qu’il y ait quelqu’un là-haut. Putain ! ce qui les attend, c’est la pire des souffrances. Les assassins au nom de Dieu qui a créé la Lumière et la Vie ne sont pas des martyrs, ils sont… des assassins. Ils sont les hérétiques. Et Dieu saura les juger, il saura, j’en suis sûr, s’occuper de leur cas. Bon Dieu, ce que j’aimerais croire… mais je ne suis qu’un républicain…). 

Un fonctionnaire est mort, donc, parce qu’il faisait son métier. Parce qu’il accomplissait ce pour quoi il était payé. Faire fonctionner l’État. 

Dans la rue, dans les médias, les réseaux sociaux, j’entends le mot de vengeance. 

Une erreur. 

Non. Nous ne devons pas appliquer une justice fondée sur les valeurs de la vengeance. Les frères Kouachi ont hurlé à s’en casser la voix que Hallah était vengé après leur crime odieux. Ils sont le visage de la vengeance aveugle. 

La Bible de l’Ancien Testament vente au moins une fois les vertus de la loi de Lamek : tu te vengeras 77 fois. Ce chant guerrier relaie la soit-disant vertu de la vengeance aveugle : tu me voles un âne, je tue ton troupeau ; tu tues mon frère, je tue ta famille ; tu caricatures mon Prophète, je te te kalachinove. Le cycle sans fin de la violence. Une société en guerre. Les mitrailleurs, les apprentis artificiers, les chauffards improvisés, les bouchers héroïques pratiquent ainsi une justice primaire, primitive. En cela, ils disent déjà leur défaite. Fiers de se réclamer d’une valeur archaïque, ils montrent déjà leur appartenance au passé. Ils font la preuve qu’ils ne sont que l’éclat nocturne d’un soleil maladif, éteint depuis plus de deux mille ans. Notre République ne peut pas se réclamer des mêmes valeurs. Il en va de notre présent, notre avenir, notre force. 

En 1750 avant notre ère, Hammourabi, roi de Babylone, institua quant à lui ce code qu’on nomme Talion. La vengeance équitable. Œil pour oeil, dent pour dent. Le code Hammourabi permettait de mettre un terme à la justice aveugle en instaurant une proportionnalité  dans les peines et les sanctions. Cependant, l’Homme étant un être de passion, ne sait pas, dans sa colère, s’en tenir à la proportionnalité de la peine et de la violence. C’est ce que met en scène la trilogie tragique de l’Orestie. Agamemnon tue sa fille en offrande aux dieux pour obtenir bonne mer jusqu’à Troie. À son retour, Clytemnestre, sa femme, lui donne la mort. Oreste, leur fils, la tue à son tour, elle et son amant, Eghiste. C’est alors qu’Apollon et Athéna interviennent pour interdire aux Furies de s’en prendre à Oreste. Fin du cycle de la vengeance. L’individu est privé de son droit de vengeance. La démocratie athénienne fonde l’Ekklesia. La justice est désormais rendue par la Cité. C’est ainsi que le justicier devint hors-la-loi. C’est ainsi que notre justice vit le jour. Il n’est pas tout à fait inutile de lire Eschyle… 

Notre justice moderne doit se souvenir de cette leçon. Les citoyens que nous sommes doivent se méfier du désir de vengeance, qui nous ramènent à « la nuit des temps ». Je n’invente rien, j’en suis conscient. Mais il est important, essentiel, de rappeler ce qu’est notre justice, tant dans ses fondements que dans son idéal, son fonctionnement. Ce qu’est la justice doit être rappelé aux citoyens qui, trop souvent, l’ignorent. Car l’on entend trop souvent, avec les drames, des appels à la vengeance, l’expression d’élans violents et mortifaires. Dans la rue, aux terrasses des cafés, les interviews, sur les réseaux sociaux qui deviennent plus que jamais des tribunaux populaires livrés à la vindicte, la haine. Notre justice se doit d’être forte, mais elle ne peut pas, ne doit pas tirer sa force dans les outrances de la vengeances, qui ne relèvent pas de la justice, mais bel et bien de l’injustice. Notre justice doit être humaniste. D’un Humanisme lucide, dépouillé de la naïveté dont elle a parfois fait preuve face à cet ennemi d’un nouveau genre, d’une nouvelle ère. 


Il est certes très difficile de ne pas réagir de façon passionnée dans l’émotion que des crimes aussi stupides qu’horribles soulèvent. Très difficile de ne pas s’emporter, ne pas laisser s’exprimer les variations que la haine inspire. Mais il faut rappeler aux citoyens que revendiquer la vengeance c’est descendre dans les fanges dans lesquelles ce qui attaquent la République et tout ce qui peut l’incarner veulent la faire descendre. 

On entend systématiquement nos hommes politiques réclamer la cohésion du pays. C’est bien. Mais ce n’est pas suffisant. Ce mot d’ordre est vidé de sens pour la plupart des citoyens (et parfois pour certains politiques qui les emploient). Il faut expliquer. Il faut explicitement expliquer, marteler ce qu’est la justice, ce qu’est la vengeance. La confiance en la justice viendra peut-être de la connaissance de ce qu’elle est. Il faut faire, refaire de la pédagogie en ce sens. 

On me répondra - à juste titre certainement - que la pédagogie n’est pas la réponse qu’on attend face à la violence des assassins. Je dirais oui et non. 

En effet, ce n’est pas avec de la pédagogie qu’on ira débusquer, démanteler les réseaux de prédicateurs. Il faut pour cela que le bras armé de la justice tranche fermement. Il faut que l’action et la sanction soient exemplaires, sans concession. Mais cela sera d’autant plus efficace, d’autant mieux compris si la population des citoyens, si la Nation comprend cette démarche, y adhère. Rappelons que les terroristes cherchent à insinuer des brèches dans la société. Sur ce point non plus, il ne faut pas céder. C’est en ce sens qu’il faut renouveler un contrat de confiance entre la Justice et le citoyen. Cela passera par l’action et l’explication. Que la lumière soit faite en ce sens ! 


Ce conflit est aussi un conflit intellectuel. Avant tout peut-être. Nul État n’a remporté de guerre sans avoir auparavant remporté la partie dans le domaine des idées, sur le champ de la pensée. 

Quelques exemples suffiront. Dans leurs divisions, leurs incessantes querelles, les Gaulois n’avaient aucune chance face à une armée et une république romaine qui;, dans un premier temps, a passé les Alpes pour mettre de l’ordre dans la mêlée de ces peuples belliqueux et sans unité intellectuelle. Le Sénat romain hésita avant d’envoyer ses légions afin de prêter main forte aux Éduens contre les Helvètes. Mais une fois les choses lancées, Rome a su imposer son ordre et sa loi, par les armes d’abord, par la paix ensuite, par l’intermédiaire d’une cohérence intellectuelle. À son tour, Rome ne put lutter contre les peuples dits barbares. Non que ces derniers fussent plus unis que les Romains du point de vue de la pensée, mais c’est surtout l’Empire de Rome qui avait fini par perdre sa cohésion. Effrité de l’intérieur, Rome commença par bâtir des murs, imposer des frontières physiques pour se protéger de l’extérieur. Vaine précaution, l’Histoire l’a montré. Alaric saccage Rome en 410. Fin de l’aventure. 

La féodalité quant à elle s’est écroulée sur elle-même à partir de la du fin du 12ème siècle et tout au long du siècle suivant. La France féodale a eu beau inventer la Paix de Dieu et la Croisade en 1095 pour exporter les conflits qui la rongeaient de l’intérieur, le mal de la division était fait. Des territoires en guerres, des seigneurs engagés dans des alliances incohérentes et souvent contre nature. L’intégralité du système politique était ainsi fondé sur des appartenances claniques antagonistes, le plus souvent. C’est ainsi que la féodalité a disparu au profit de la monarchie qui proposait à l’inverse un modèle centralisé et cohérent. 

Le nazisme avait perdu la guerre avant même de la débuter. On parle souvent du génie des stratèges allemands de la Seconde Guerre, c’est faux. Enchaîner les erreurs aux erreurs reste leur signature militaire : l’Angleterre, l’Afrique, la Russie, la Normandie… une suite de mauvais choix, de mauvaises décisions. Le véritable génie allemand fut de liguer contre le Reich la quasi totalité des grandes nations. La position des nazis ne pouvaient pas tenir. Leur idéal encore moins. La bataille intellectuelle était perdue avant même que les premiers combats ne commencent. 

Je prendrai pour dernier exemple l’effondrement du bloc soviétique, vaincu par lui-même par l’explosion du réacteur de Chernobyl. Le refus de croire que ce réacteur de type MBRK pouvait connaître des défaillances, le refus même de croire que le coeur avait explosé montre à quel point l’esprit, l’intelligence étaient déjà vaincus. 

Nous sommes en guerre contre un ennemi nouveau qui a déclaré cette guerre. La force de la justice, la puissance militaire doivent être nécessaires. Mais cette guerre est avant tout une guerre intellectuelle. Ce n’est pas en vain que l’ennemi islamiste s’en prend désormais à l’école, en tant que symbole de la pensée. Car c’est l’École qui, avec la justice et la force est le troisième pilier de notre société, de notre civilisation. Cette bataille intellectuelle doit se mener dans les médias, dans l’opinion publique mais aussi, surtout peut-être, dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités. 

C’est dans les classes et les amphithéâtres que la République doit s’affirmer, plus fortement que jamais. Mais il faut, il faut absolument que l’École cesse de n’être qu’un symbole. Elle doit s’engager plus efficacement dans la formation de l’esprit. Je suis effaré, année après année, de constater que mes élèves (des élèves post-bac pour la plupart) se trouvent incapables de définir ce qu’est le pays, la Nation, la République, l’État. Pire, qu’ils en ont des notions erronées, historiquement fausses, dangereuses parfois. Ils n’ont qu’une vague idée de ce qu’est la laïcité, n’ont jamais entendu parler de l’exception culturelle française. La perception qu’ils ont des valeurs de la France (sans parler de celles de l’Europe) est fondée sur des mythes inexacts. La connaissance qu’ils ont de l’histoire de notre continent est catastrophique. Sans parler, évidemment, des sciences humaines sacrifiées sur l’autel des écoles d’ingénieurs, qui fabriquent à tour de bras des techniciens sans grand esprit. Le danger est évident. C’est, dans cette guerre déclarée, être dans l’incapacité de penser, de remporter cette victoire intellectuelle nécessaire. C’est, dans l’incapacité de penser, prendre le risque d’en être réduit à utiliser les méthodes de nos adversaires : une guérilla de clans, une guérilla de castes, de religions ou de « races ». C’est, à terme, prendre le risque tragique de plonger dans une guerre civile. 

L’École, mise au centre du conflit par l’attentat d’octobre 2020 (après qu’il s’est porté sur les lieux de culture, les lieux de culte, les lieux de loisirs, les lieux de la liberté d’expression, et, depuis, sur les lieux de culte) doit prendre toute sa place. Je pèse mes mots. Elle doit prendre toute sa place. Il ne s’agit pas pour elle de REprendre une place qu’elle n’a jamais vraiment eue. Je refuse de céder au discours rétrograde, réactionnaire du « c’était mieux avant », je refuse de m’incliner devant les discours qui disent que l’École formait mieux notre jeunesse jadis. Ce n’est pas vrai. Non, ce n’est pas vrai ! Lisons les lettres de nos Poilus. Relisons-les dans leurs versions non corrigées. Des fautes par dizaines ! Une expression très hasardeuse de la langue. Bref, cela n’est qu’un exemple pour refuser d’adhérer au discours dangereux d’une France en déclin. 

L’Éducation Nationale doit en revanche se donner les moyens que les enseignants réclament. Des moyens humains, financiers bien sûrs. L’Éducation doit commencer par faire davantage confiance à ses enseignants, cesser de les infantiliser, de dresser des gestionnaires dont l’unique mission est de gérer… par le bâton et l’intimidation parfois. L’Éducation Nationale doit payer ses enseignants afin d’attirer dans la carrière de véritables esprits, des cerveaux, et cesser de n’incarner qu’une carrière par défaut, pour les recaler des Universités et des Grandes Écoles. L’Éducation Nationale doit protéger ses enseignants et non les jeter dans la fausse aux lions quand des parents se pointent pour donner leur vision de la pédagogie. Samuel Paty n’aurait pas dû mourir. Il n’aurait pas dû mourir si l’Éducation Nationale avait porté plainte contre une crapule qui organisait une cabale contre lui, via les réseaux sociaux. 

Que l’on m’entende. Cet homme, ce père et ce prédicateur qui ont appelé au meurtre (bien qu’ils s’en défendent), sont les vrais coupables, avec l’assassin. Ils sont bien d’obscures crapules. Il appartient à la Justice de s’occuper désormais de leur sort. Je ne suis pas en train d’écrire que la faute repose sur les épaules d’un Principal de collège, d’un recteur ou d’un ministre. Celui qui saute sur une mine n’est pas fautif d’avoir poser son pied sur l’engin de mort. Le coupable, le criminel est celui qui a enterré la mine. Celui qui a décidé brandir le glaive. 

L’Éducation Nationale doit être respectée. Une anecdote personnelle. Un jour d’automne, il y a quelques années. Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Promenade en famille. Boutiques ouvertes. Conversation de deux commerçants. L’un d’eux se plaint à propos des taxes et autres taux d’imposition auquel il est soumis. Il est la force du pays, dit-il. Il aspire à ne pas faire partie des pauvres. Des pauvres. Les pauvres, hein, dit-il, ce sont les fonctionnaires, les profs. Les profs payés à rien foutre, avec leurs vacances, leurs 18 heures par semaine. 

JE SUIS SAMUEL, JE SUIS ENSEIGNANT, a-t-on pu lire sur les pancartes des manifestants de la place de la République Des mots pieux sans lendemain. Comme ces applaudissements pour les flics qui ont donné l’assaut dans l’Hyper Casher et qui, quelques années plus tard, apparaissent comme les cibles à abattre lors des manifestations jaunes. 

Aujourd’hui, les profs, les flics, les pompiers, les médecins passent souvent pour des incarnations d’un complot mené par l’État contre le peuple. La théorie du complot… nouvelle division de type clanique qui nous met en danger, nous affaiblit considérablement. 

Ces manques de cohésion sont les failles dans lesquelles les ennemis de notre mode de vie s’engouffrent de plus en plus facilement. 

On dira que je prêche pour un ordre unique. Une forme de dictature républicaine qui nous priverait de notre goût fondamental pour la dispute et l’exercice de la libre pensée. Je ne dis pas cela. Le débat, la querelle, la critique sont dans nos gênes. Tout cela constitue notre essence, doit le rester. Mais nous en sommes au débat de commerçants vulgaires, aux débats facebookisés, aux débats populistes. Le débat comme la querelle exigent un minimum de réflexion, de culture, d’arguments. Sans quoi le débat se résume au simple exposé de croyances. Je ne vois pas d’autre explication aux résultats électoraux des partis politiques de l’extrême droite et de l’extrême gauche. La pauvreté a bon dos ! Ces partis remportent l’adhésion de gens qui votent avec leur croyance, et non avec leurs pensées. Voilà ce qu’on nous propose. Une République devenue populiste contre des fous de Dieu assoiffés de sang et de pouvoir. Entre ces deux camps, l’École doit se dresser comme un rempart de la pensée, sans pour autant faire de l’École un lieu saint. Les lieux saints n’ont finalement d’intérêt que lorsqu’ils appartiennent aux Monuments Historiques. Pour la beauté du geste et de l’Art. Les lieux saints abritent rarement des hommes saints. 

L’École doit devenir la matrice de la Pax Republicana. Son rôle n’est plus celui de la simple éducation ou de la simple formation. 

Mais une fois cela dit, rien n’est dit. 

Quelques minutes après le drame de Conflans-Sainte-Honorine. Un compte  Twitter sous le pseudonyme @Tchetchene_270 laisse apparaitre une photo de la tête décapitée d’un homme de 47 ans, avec ce message : « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment. »

Sans parler de la miséricorde dont la valeur sémantique et morale du terme échappe manifestement à l’auteur de cet attentat, ce message est une proclamation de vengeance. Ce message n’est pas un cri de victoire. Ce message est le testament d’un crétin qui à son tour va choir dans quelques instants sur le bitume, et le ciel ne s’est pas ouvert pour lui. Le ciel est resté fermé. Sa face de beau gosse ne verra jamais danser aucune vierge sous ses yeux. Son geste est odieux. Odieux et inutile. Parce qu’il est l’aveu de sa propre défaite morale, philosophique, religieuse, intellectuelle. 


Au-delà des prérequis exposés plus haut, la République (l’État, les médias, l’opinion) doit oser le débat philosophique et politique sur l’Islam, comme elle a su le faire avec les lois Ferry sur la laïcité, repoussant le pouvoir de l’Église à l’intérieur des cloîtres, derrière les autels. Sans complexe, mais d’une façon éclairée. 

Le pas d’amalgame est certes nécessaire, honorable, vital. Mais une fois ces trois mots prononcés, que reste-t-il qui puisse être de l’ordre de l’action, de l’efficacité, de l’honnêteté ? 

Bien entendu, pas d’amalgame. Je suis persuadé que si les choses tournaient encore plus mal, que si nous devions céder à un choc des civilisations - qui n’a rien de nouveau -, que si, disons-le nettement, un conflit d’intensité majeure devait se déclarer entre l’Occident occidentalisé et l’Occident orientalisé, l’immense majorité des Musulmans de France opterait alors sans faiblir pour les valeurs de la République. Nous possédons des flics musulmans, des pompiers musulmans, des docteurs musulmans, des enseignants musulmans, etc… des gens convaincus de leur tache, de leur mission, de la place qu’ils occupent, de leur humble grandeur. Je suis incapable d’assimiler ces gens (et pas seulement les flics, les pompiers, les médecins de confession musulmane, je pense à tous les autres, tous et toutes) à ces criminels de hauts ou bas étages. Je ne veux pas que notre République se remette à coudre du tissu jaune sur le manteau des pauvres gens. Vichy a stigmatisé les Juifs. Vichy n’était pas la France. Vichy n’était pas la République. Il nous faut être vigilants, sévères s’il le faut, envers ce réflexe qui relèverait à nouveau du suicide, de la négation même de la République. 

Pas d’amalgame. Bien sûr que non. 

Il faut cependant ouvrir une réflexion objective sur l’Islam et sa compatibilité avec les valeurs de la République. 

L’Islam n’est pas le problème. Tant que nous le penserons, nous nous tromperons de débat. La difficulté n’est pas d’ordre religieux. Elle n’est pas d’ordre racial (car les races n’existent scientifiquement pas, il n’y qu’un seul génome humain). Elle est culturelle. 

L’Islam des origines est une religion arabe et perse. Cette religion s’est fondée sur une culture qui ne repose pas sur la notion d’un État mais, au contraire, sur des valeurs claniques. Au Pakistan, par exemple, en Afghanistan, ce n’est pas avec des ministres qu’il faut négocier l’accès à une vallée, qu’il faut réclamer le nom d’un coupable, c’est au chef d’un clan. Le clan, la famille, la loi du groupe isolé passe avant la loi de l’État qui, au mieux est seconde, au pire est complètement ignorée. Cette culture clanique se dénote nettement dans le langage de nos jeunes gens de culture musulmane. On ne s’interpelle pas en disant monsieur ou en désignant l’autre par son nom, son prénom. Frère, lui dit-on, cousin, l’appelle-t-on. L’état civil, l’individu s’efface ainsi derrière une appartenance à un groupe, un clan. 

Ce réflexe culturel correspond à ce que Claude Lévi-Strauss nomme la culture de la Faute. Dans cette dimension sociétale, l’individu tel que nous le connaissons n’existe pas vraiment. Ce qui compte c’est le groupe, ce que pense le groupe de moi, ma place au sein du groupe, du clan. Je suis un membre de ce groupe, et quoi que je dise, quoi que je fasse relève du groupe et de ses jugements, ses valeurs. L’Occident a majoritairement connu cette culture. Lorsque, au sommet du col de Roncevaux, Roland refuse de sonner du cor pour appeler à laide, c’est pour ne pas que son nom soit sali, entaché de couardise. Il préfère mourir et sauver sa réputation aux yeux des Francs. Ce que lui pense, sa propre destinée n’a pas la moindre importance. Il sera sauvé si l’on pense du bien de lui. Les terroristes ne se comportent pas tellement différemment. Puis les 12 et 13ème siècles ont vu apparaître la notion d’individu, le nom de famille moderne. C’est, pour reprendre la terminologie de Claude Lévi-Strauss, la naissance de la culture de la Culpabilité. C’est Lancelot qui monte sur la charrette d’infamie, qui accepte la honte collective pour accomplir sa quête individuelle : sauver Guenièvre. 

La société occidentale a ainsi accouché de la notion de l’individu. Elle est la seule société à avoir connu cette mutation. Ce n’est ni un bien ni un mal. Cette mutation historique ne doit inspirer aucun sentiment d’une supériorité supposée. C’est ainsi. Un fait. Une donnée. 

Ce que nous avons mal compris dans notre passé récent, c’est que nous avons cherché à contraindre des populations issues de la culture de la Faute à vivre selon la culture de la Culpabilité. Ç’a pu fonctionner un temps. Mais les décennies passant, les crises économiques aidant, les déceptions, les rancœurs, les incompréhensions sont apparues. Les malaises, les failles. L’immense majorité des gens de tradition musulmane ont accompli ce saut culturel qu’on appelle intégration (une intégration n’est pas un reniement de ses traditions d’origine, mais l’adhésion complémentaire, volontaire, à d’autres valeurs). Mais il existe une marge de ces populations qui a fait le chemin en sens inverse. C’est sur cette marge que les intellectuels islamises travaillent. Une marge elle-même constituée de deux catégories. 

La première se constitue d’éléments prés à passer à l’action. Les combattants. Ceux qui mitraillent, écrasent, égorgent, explosent. Des simples d’esprit, cela va de soi. Des naïvetés imbéciles. Des jeunes gens pour la plupart. Qui n’ont pas peur de la mort parce qu’elle leur semble une chose impossible, comme à la plupart des jeunes gens. Des jeunes dont les derniers sont issus de l’immigration et arrivent via les filières de réfugiés. Une fois encore, ne nous trompons pas. Cela fait partie de la guerre intellectuelle évoquée plus haut. Que l’assassin de Samuel Patty soit un réfugié politique, c’est un point de plus marqué par l’adversaire. C’est une façon de montrer la soit-disant faiblesse de notre système, de notre humanisme. La démarche est cynique. Elle est pesée. Elle vise à faire naître la défiance envers notre système, la discorde. Le criminel de Nice est un autre jeune réfugié issu de la filière de Lampedusa. Nouveau cynisme. Trois morts et l’espoir de discréditer nos valeurs humanitaires. Il appartient au bras de la justice d’être ferme avec ces gens là. En amont, de ne plus tolérer les discours des intellectuels islamistes. Ce qui pose le problème de la liberté d’expression. J’entends… 

Je m’appuierai pour y répondre le cas Dieudonné. Humoriste prédicateur de son état. Pourquoi tolérer les caricatures de Charlie Hebdo et interdire les prédications des islamistes ou l’humour d’un Dieudonné ? Simplement parce que dans le cas de Dieudonné, il ne s’agit pas, il ne s’agit plus d’humour. La preuve est que le discours de cet individu dépasse le cadre des planches du spectacle. Ce qu’il dit sur la scène est relayé par un discours en dehors de la scène. Ses caricatures verbales deviennent alors un discours personnel, appelant à la violence, à la haine. Pourquoi Gaspard Proust n’a-t-il jamais été inquiété à propos de certaines horreurs qu’il profère sous les projecteurs ? parce qu’en dehors des projecteurs, cet artiste ne prolonge pas le discours de son singe. C’est de l’humour. Un certain humour. Mais de l’humour. C’est la raison pour laquelle les caricatures nazies sur les Juifs ne sont pas tolérables. En dehors du dessin, il y avait le discours et l’action violente. Les caricatures de Charlie Hebdo n’ont jamais appelé à la haine, ni à la violence. Voilà pourquoi elles sont légales, et nécessaires, je dirais. Voilà pourquoi les prédications des islamistes ne le sont pas. Elles appellent à la punition, à la sanction, à la violence. Il ne s’agit pas de caricaturer la République. Il s’agissait dernièrement de nommer un homme, de le jeter en pâture, d’attirer la violence et la vengeance contre lui. Intolérable. Illégal. 


La seconde catégorie se constitue d’une population qui ne passera pas à l’acte mais qui l’encourage ou le justifie. Ouvrons de nouveau les réseaux sociaux. Quelques secondes suffisent pour trouver des commentaires de ce genre. Écoutons les enseignants qui disent que plusieurs de leurs élèves s’avouent être davantage choqués par des caricatures que par un crime sanglant. Cette catégorie grandit. Gagne même parfois les organes de la République. Il existe par exemple certains enseignants qui refusent le principe de laïcité et de liberté d’expression. Il n’est pas rare d’entendre des étudiants déclarer que le principe de la caricature est choquant, tout de même…

Quel échec ! Quel horrible échec en ce qui concerne ces derniers exemples. 

Quelle preuve d’ignorance acquise. 

Une fois de plus, il appartient à l’École de lutter contre ce phénomène. De lui en donner les moyens. Il appartient aussi à l’Islam éclairé de prendre ses responsabilités. C’est à cette seconde catégorie de la population de culture musulmane qu’il doit s’adresser. L’Islam éclairé doit rappeler que l’immense majorité des victimes de l’islamisme est constituée de Musulmans. Parce que L’Islamisme a pris l’Islam en otage, il incombe également à l’Islam de s’en libérer, de le faire par l’intermédiaire d’actions fortes, explicites, de programmes à long terme. Les condamnations orales sont nobles, mais insuffisantes. 


Je ne suis pas un décideur. Je ne suis pas philosophe. Il me semble pourtant que l’on a ignoré ces aspects de notre société, où qu’on a voulu le traiter à l’envers. 


En effet, ce qui a été fait jusqu’alors c’est distribuer de la pure théorie républicaine sur le droit de vote, les valeurs communes de la République, on a cherché à l’imposer comme une évidence, sans l’expliquer, sans définir au préalable que ce modèle de civilisation repose sur l’individu. On a voulu faire rentrer le bateau dans la bouteille en le faisant passer tout entier par le goulot. On a, au mieux échoué dans cette démarche, au pire encouragé l’individualisme, qui repose, lui aussi, et paradoxalement, sur une forme de croyance aveugle, un cousinage bâtard avec le Redneck des solitudes nord-américaines. Autre forme de croyance aveugle. 

La République ne relèvera que d’un discours abstrait tant qu’on n’aura pas expliqué que son fonctionnement repose sur l’existence et le respect de l’individu. Tant qu’on n’aura pas proposé aux générations nouvelles (qu’elles soient issues de l’immigration ou non) ce type de contrat et de contact avec la vie. Le bateau, c’est à l’intérieur de la bouteille qu’il faut le fabriquer, dresser ses mâts. C’est encore une fois l’École qui doit se trouver au centre de ce projet. Une École éclairée, humaniste, avec des enseignants correctement formés, compétents, engagés, concernés et protégés, respectés tant par les populations que par leur administration. 

Que peut faire un pseudo-imam, un prédicateur de l’obscurité, un idéologue expert en internet terré dans coin du désert syrien s’il a en face de lui un individu fort de sa propre conscience, de sa propre existence, de son propre projet ? Pas grand chose. 

Définir l’individu ne doit pourtant pas reposer sur une foi quelconque. On sait bien que la Raison elle-même peut devenir une passion condamnable. L’individu peut vivre dans l’Islam, dans n’importe quelle autre religion. Et s’il ne le peut pas, s’il ne le veut, chaque être peut respecter ce choix de civilisation, pourvu qu’il le connaisse, pourvu qu’il ne comprenne, parce qu’on se sera adressé à sa raison. 

La France a toujours été multiculturelle. C’est son destin de le rester. Sa grandeur, sa puissance. Mon propos n’est pas de proposer un modèle unique. Encore moins de suggérer de l’imposer. Comprendrait-on cela, que je me serais lourdement fourvoyé dans ces pages. La France, en tant que République, doit proposer un modèle éclairé, un modèle accepté, sans imposer d’adhésion. Un modèle de vie comme rempart à ceux qui préfèrent la mort, quelle qu’en soit la raison. 


J’ai des amis, des élèves de confession mulsumane, des concitoyens. Je me fous qu’ils soient Musulmans ou Martiens. Ce que j’aime ou apprécie en eux (ce que je déteste parfois aussi) c’est l’individu qu’ils incarnent. La vie qui est la leur qui croise la mienne, la confronte, l’accompagne, l’enrichit, la provoque. Le Prophète, la Sainte-Trinité, Yahvé Éloim ne m’intéressent qu’en tant que phénomènes culturels. Aucun d’entre eux n’a su percer mon cœur jusqu’à ce jour. J’ai une croyance, cependant, une seule. Celle de la langue. La langue française. 

Depuis la gouvernance de Nicolas Sarkozy, la question de l’identité nationale a été remise sur la table, pour de mauvaises raisons électorales qui cherchaient à forcer le Parti Socialiste à prendre position dans ce débat et, dans l’air du temps, à se discréditer avec des fadaises humanistes. Bref… Il s’agit d’un mauvais débat, d’un faux débat qui risque prochainement de venir occuper le devant de la scène. Les élections présidentielles se profilent à l’horizon. De nouveaux attentats vont être commis, n’en doutons pas. La Sécutité, l’Immigration, l’Islam, la Préférence nationale, l’Identité Nationale vont constituer le font de commerce de ces prochaines élections. 

L’identité nationale ne repose pas sur l’appartenance à un territoire. En 1209, la France ne relevait que d’un territoire extrêmement restreint. L’identité nationale ne repose pas sur l’appartenance à une religion, qui donnerait une culture commune et ancestrale. La France chrétienne (puisqu’il s’agirait de cela) a commis les Croisades, l’Inquisition, a refusé l’imprimerie et la traduction de la Bible, a livré le pays à une guerre civile de cent ans au 16ème siècle, a monté de toute pièce l’affaire Dreyfus et longtemps rechigné à dénigrer l’étoile jaune avant que l’évêque de Toulouse mette les pieds dans les plats en argent massif de l’Église. Nulle religion ne peut constituer notre identité. Ni celle du Christ ni celle de Mahomet. Que la France soit de culture judéo-chrétienne, cela va de soi (même si bon nombre de Français ont encore du mal à admettre le premier terme de ce mot composé). Une culture fascinante. Exceptionnelle. Grandiose. Cela va de soi. Une culture qui puisse définir notre exception, cela va de soi. Notre fierté, cela va de soi. Mais il s’agit de notre culture. Notre identité, c’est autre chose. 

Notre identité repose sur la langue française. 

C’est la langue et les valeurs qu’elle véhicule qui définit l’identité d’une Nation. C’est la langue qui tresse un présent au passé en lançant ses ponts vers demain, après demain. La langue incarne la vision du monde et de l’Homme. Par exemple, nous tombons amoureux. C’est ce qu’on dit. Alors qu’en russe, la naissance de l’amour se dit : влюбиться (vlyubit’sya), qu’il faut plus ou moins traduite par s’enamourer, tout simplement. En persan, l’amour se dit eshgh. Il s’agit d’une parole profonde et vitale. Dans ces deux autres langues, il n’est nullement question de chute. Nous, nous tombons amoureux. Nous voyons l’amour comme une chute, une malédiction. Un abandon et non comme une élection. La langue donne bel et bien une vision de la vie. C’est bel et bien la langue qui peut, mieux que toute pensée politique, mieux que tout fondement religieux, fédérer une Nation. Une langue, une nation. Une nation, une langue. 

Cela se vérifie dans notre propre histoire. 

Inspiré par les poètes de Lyon et de la Pléiade, François Premier a eu le pressentiment de la Nation. C’est ainsi qu’il a imposé le français comme langue nationale en signant son édit à Villers-Cotterêts (1539). Mais ce n’est pas cette volonté initiale qui a fait la Nation. Les actes administratifs s’écrivaient désormais en français, mais l’on continuait à discutailler en dialectes et langues régionales dans toutes les contrées de France et de Navarre. L’identité nationale n’existait pas dans les faits. La Révolution a défini la Nation. Mais on bavassait allègrement en picard, en occitan, en breton, etc… Les Hussards de la République qui voulurent ensuite imposer le français à l’école. Jules Ferry comprit que le destin et l’assise de la Nation devait passer par l’École, mais le résultat fut assez peu probant. La volonté était peut-être louable, mais pas la méthode. C’est Verdun qui a vu naître la Nation française. Dans les tranchées, le gars de Montpellier devait converser avec celui de Roubaix. Pour cela, c’est la langue de l’École, la langue centrale qui s’est automatiquement proposée à eux. De retour chez eux (pour ceux qui ont eu la chance de rentrer), les Poilus ont gardé cette langue, celle des frères d’armes. Et leurs enfants les ont imités. 

Les Poilus ce sont battus pour la France, bercés de rêves et inondés d’injonctions. Ils se sont battus en se servant d’une langue unique pour se comprendre, se reconnaître frères. C’est par le biais de la langue que doit s’exprimer le ciment national.

Les terroristes nés ou éduqués en France parlent français, dira-t-on. C’est exact. Mais ils ne reconnaissent pas le français comme vecteur d’accès à leur être, leur individu. Le boucher du collège a communiqué en russe dans les jours qui ont précédé son acte tellement courageux. Encore une fois, le fautif c’est lui, le criminel c’est lui et tous ceux qui l’ont abreuvé d’horreurs. Il ne s’agit pas d’imposer le français. Comme il ne s’agit pas d’imposer une notion culturelle. L’enjeu aujourd’hui est de faire de la langue un tissu de cohésion, de compréhension, de tolérance. 

Voeu pieux, j’en suis conscient. Utopique ? qui comme toute utopie pourrait finir en cauchemar unitaire, nationaliste, exclusif ? Une tyrannie par la langue qui nierait toutes particularités régionales ? Ce n’est pas mon propos. La langue et la culture peut cohabiter avec d’autres expressions. Mais ces autres expressions, qu’elles soient régionalistes ou qu’elles relèvent d’autres cultures, doivent admettre ce fait. Une Nation, c’est une langue. En France c’est le français qui s’est imposé. Simon de Montfort (autre terroriste damné) n’eût-il pas remporté sa bataille à Muret, ce serait peut-être l’occitan qui aujourd’hui serait langue nationale. Mais l’Histoire est l’Histoire. Nous en sommes les héritiers. Nous ne la changerons pas. Nous ne la réviserons pas, n’en déplaise à certains. Elle a fait ce que nous sommes. Commençons par faire avec. Commençons par recentrer cette jeune Nation d’un siècle autour de ce qu’elle a de plus accessible. La langue. Portons-la avec ses valeurs essentielles et profondes, avec la vision du monde qu’elle offre et qui nous définit. 

Expliquons ce qu’est la langue, démontrons que la langue, quand elle est maîtrisée, fait accéder à la pensée, à la conscience, à l’être. Affirmons et prouvons que la langue est le seul ascenseur social qui fonctionne concrètement. Alors les prêcheurs, les tyrans de mes deux s’en retourneront prêcher dans le désert, puisqu’ils sont eux-mêmes incapables de boucler sur leur taille une ceinture d’explosif ou de manier la machette.Ls hommes, les femmes très jeunes diront alors : e t’entends mais je ne te comprends pas. Je ne te comprends pas, donc je ne te crois pas. J’ai d’autres projets. Tu m’excuseras. Et j’ai des mots pour te répondre. Des mots pour te conseiller d’aller te faire foutre. 


Dans un article de Charlie Hebdo paru peu après les attentas du Bataclan, Robert McLiam Wilson le magnifique nous prévenait, fort de son enfance passée à Belfast avant le cessez-le-feu entre Catholiques et Protestants. Il nous prévenait. Il écrivait que les attentats deviendraient monnaie courante, que nous finirions par les banaliser, les admettre. Par vivre avec. Vivre malgré. Une horreur commise. Une semaine dans la une des journaux. Quelques défilés. Puis l’oubli. Jusqu’à la prochaine. Robert n’avait pas tort. Nous recommencions à vivre normalement avant l’assassinat de Samuel Paty. Les soldats en armes dans nos rues, sur nos boulevards, faisaient partie du décor. Un décor admis. Normal. Dans nos écoles les plaintes pour atteinte à la laïcité étaient recensées, répertoriées. Les enseignants devaient le plus souvent proférer des excuses pour agression laïque. Affaires classées. 

Chez Robert, par bonheur la guerre a pris fin. Les bombes n’explosent plus à midi dans des snacks ou des jeunes gens mangent vite fait en riant avant de retourner en cours. De notre côté, nous n’en avons pas terminé. Le vocabulaire est martial. On parle de guerre déclarée. J’ai moi-même relevé et repris ce mot. J’aimerais me tromper. J’aimerais imaginer que ces horreurs ne sont que passagères, ne sont que des erreurs, d’horribles erreurs dues à quelques esprits malades, quelques psychopathes, de la lignée de Jack l’Éventreur. J’aimerais que ces morts, ces victimes ne soient que les victimes absurdes et tragiques du hasard ou d’une fièvre politico-religieuse, d’un malentendu mal digéré. 

En 1991, Jean Jacques Goldman enregistrait le titre Né en 17 en Leidenstadt. La chanson se termine sur ces vers : 


Et qu’on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps, 

D’avoir à choisir un camp. 


Qu’on nous épargne. Qu’on nous épargne ça. Puisqu’il est encore temps.