LA pAge noire

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dimanche 21 mai 2017

Fac-Similé (épisode 8) Les Colloques

                                                  

Sa soutenance de thèse. 
C’est du papier à musique, son discours. Du papier à musique pur jus. Tout est parfaitement réglé. Elle a pesé ses mots, chacune de ses virgules, chaque pause. Elle sait à quel moment elle devra relever le visage, le relever tout droit, tendu comme ça, à quel moment il faudra sourire à ces messieurs dames, comment elle devra gérer sa coiffure, faire en sorte que pas une mèche, pas un cheveu ne dépasse. C’est important, les cheveux. Personne n’imagine à quel point c’est essentiel, la chevelure d’une femme, pour peu qu’elle soit jeune, à peu près jolie. Un cours, un séminaire, une réunion, ça passe encore, ça peut se rebeller, une chevelure. Mais une soutenance de thèse, un colloque*, on ne joue plus. Ça ne plaisante pas. Il faut tenir sa chevelure, la discipliner. Sans ça, vous pouvez passer pour une garce, une véritable allumeuse. Ces messieurs dames sont sensibles. Il ne faut pas plaisanter avec ce genre de détail. 

Les colloques 

Tous les colloques se ressemblent. Tout pareil. Partout. Tout le temps. Tous les colloques du monde sont pareils. Les mêmes cérémonies, les mêmes journées. Des journées très longues. Ça s’étire, c’est très long, ça n'en finit pas, jamais. Les mêmes repas, les mêmes visages, les mêmes verbes. Du début à la fin. D’octobre à avril, d’avril à octobre. C’est toujours la même chose. Profiter d’un bon repas, recommander un dessert. Laisser éclater la puissance de son esprit, l’épaisseur de son intelligence, se laisser contempler, en toute modestie. Selon que vous serez puissant ou misérable, vous vous laisserez cirer les pompes ou vous ferez la cour à des Altesses Sérénissimes. Un colloque, c’est aussi l’occasion de refourguer un vieil article, un truc à peine dépoussiéré, l’occasion surtout d’accomplir des siestes majestueuses, d’échanger quelques billets moqueurs avec son voisin, de dire du mal des absents (et surtout des présents), distribuer sa carte de visite, ajouter une ligne à son CV, gonfler ses frais réels, entre autres. En un mot comme en cent, c’est faire avancer la recherche, un colloque. 
Et ça ressemble à ça : 

Au mois d’octobre, à l’heure où blanchit la campagne, nos mandarins se sont donné rendez-vous. Ça se passe au château de G., ça va durer trois jours. Ils sont venus. Ils sont tous là. Des quatre coins de l’Europe, de l’autre côté du globe. Un colloque qui fera date. Littéraires, historiens, ethnologues, musiciens, artistes. Ça va pétiller. On va s’amuser comme des p’tits fous.
Les bâtiments sont austères, la pierre de taille se reflète dans l’eau calme des bassins. Les jardins à la française dominent le coude d’un fleuve en contrebas. Il fait très beau. L’air est vivifiant. 

08h 09 – Les premiers apôtres débarquent. Au compte-goutte. Certains ont voyagé seuls. D’autres sont accompagnés d’une thésarde. L’enjeu est clair, précis. Il s’agira d’en faire sa maitresse avant la fin du week-end, si ce n’est déjà fait. Le début des réjouissances est programmé pour neuf heures. Mais on commence déjà à s’assembler. On le fait par affinités. Une esplanade de graviers blancs. Devant le pavillon principal. On salue. On embrasse parfois. On prend des nouvelles. On félicite quand il y a lieu de le faire. On regrette quand il faut regretter. Mais on ne s’épanche pas.

08h 53 – On a pris une boisson chaude que des appariteurs s’évertuent à proposer (de très jeunes chercheurs à qui on fait l’honneur de donner un badge avec, inscrits dessus, leur nom et leur université, à qui on a donné le droit d’approcher de la chambre du Graal - il ne faut pas se montrer ingrat avec ces bonnes volontés). On a avalé quelques viennoiseries. Tout le monde est là, ou presque. Seuls trois ou quatre grands noms manquent encore à l’appel. Des noms vraiment grands. Il faut attendre. Les débats ne peuvent débuter sans leur présidence. 

09h 23 – Les coups de téléphone, les taxis dépêchés en urgence ont été efficaces. Ils arrivent enfin, les grands retardataires. Ils marchent. Tranquillement, paisiblement, tout en devisant. On les salue comme il se doit. Ils confient leur manteau à une main blanche. Voilà. Nos mandarins sont tous là. Les choses sérieuses peuvent commencer. 

10h 37 – On a rattrapé le retard initial en demandant aux intervenants d’écourter leur communication de quelques minutes. C’est que le programme de ces trois journées est extrêmement serré. On les a remerciés par avance.

10h 43 – Fin de la première cession. Peu de questions. Peu de remarques. Il faut y aller doucement. Et puis, on ne programme jamais rien de trop génial au tout début. C’est un tour de chauffe. Chacun le sait. Alors on se tait, on attend la pause. Café, viennoiseries. 

11h 18 – Trois interventions sont annoncées. La dernière sera tenue par l'illuminant, l’illustrissime, le surnaturel monsieur Pierre Sébastien Félix. Enfin du lourd ! On s’en lèche les babines. A l’avance on se frotte les mains. On s’en aiguise les neurones. 

12h 02 – Le voici. Il prend son élan. Sa Majesté va parler. On expédie un remerciement aux deux orateurs précédents, leur travail éclairant, leur diligence à respecter leur temps de parole. Monseigneur P. S. Félix s’élance. Il accorde une remarque obligeante. Il remercie à son tour. Les organisateurs, leur l’invitation, la beauté du lieu. Echauffement rhétorique. 

12h 24 – Ceux qui ont parlé avant lui ont tenu leurs vingt minutes. Ils ont conclu à bout de souffle, les tempes gonflées, les mains moites. Cela fait 22 minutes que notre Saint palabre, à peine vient-il de conclure son propos introductif. Mais personne ne bronche. Pas un regard ne veut l’interrompre. Les cadrans restent sagement camouflés sous les manches de chemises. On écoute. On apprend. On se nourrit. L’âme déploie ses ailes sous les mots de l’oracle.

12h 37 – Un homme vêtu de blanc pénètre discrètement l’enceinte sacrée du Verbe incarné. Un organisateur rampe vers lui. Il faudra servir le repas avec une trentaine de minutes de retard. On est désolé. On fera mieux, demain. Mais pour l’heure, monsieur Félix a pris la parole. Personne ne peut la lui retirer. 
12h 44 – Les estomacs vides entament leur concert gastrique. Ça ressemble soudain au chant sentimental des batraciens des soirs d’été. Des ventres honteux se cachent sous des mains crispées. D’autres croassent sereinement leurs louanges.  

12h 49 – Les organisateurs finissent par s’interroger les uns les autres, du coin de l’œil, discrètement. La cession doit prendre fin. Cela devient nécessaire à présent. Nécessaire et urgent. Mais pas un n’ose interrompre P. S. Félix. On s’impatiente. On se balance sur une fesse, puis sur l’autre. Allons bon. Il faut que quelqu’un se dévoue. Il faut que quelqu’un se sacrifie. Mais qui donc ?

12h 51 – « Ce dernier aspect est tout à fait remarquable si l’on considère la modalisation générique d’un point de vue poïétique et, au-delà, intertextuel, mise en place dans et par un métalangage réflexif et mimétique de l’objet diégétique. Mais nous avons légèrement abusé de notre licence temporelle. Nous vous laisserons le soin de découvrir cela dans la version écrite de notre réflexion. » Les applaudissements sont interrompus par le courage d’un organisateur - une sorte de kamikaze - qui censure l’étape des questions-réponses en invitant chacun à bien vouloir discuter de cette magnifique communication durant le repas. 

13h 08 – Les mandarins occupent les places d’honneur, une vaste table ronde drapée de coton épais près de l’âtre feutré d’une longue cheminée. Les autres places se distribuent en fonction des hiérarchies naturelles. Les maîtres de conférences se rassemblent entre eux, les attachés d’enseignement s’acoquinent avec les lecteurs, le menu peuple des chercheurs. Seuls les Dauphins, les favoris ou les partenaires sexuels échappent à l’organisation tripartite de la société scientifique et jouissent d’une façon bruyante et arrogante de leur présence à la droite des seigneurs. Tout le monde a droit toutefois au même menu. 

13h 41 – On a dégainé les cartes de visite. Les sujets de thèses, les objets de recherche, les publications, les titres, les projets, tous les moi je. Ça sympathise, ça se mesure, ça se renifle. Ça s’invite, ça s’évite. Et ça mange. Et ça boit. Sans doute trop. C’est que parler donne si soif.

14h 00 – Le café est servi. On quitte la table pour l’aller boire sur l’esplanade  devant les jardins et le fleuve, en bas. Fumer un gros cigare, une cigarette. Laisser sa tasse vide sur les balustrades ou sur les bancs. 

14h 21 – Les choses sérieuses reprennent. La première cession de l’après midi donne une occasion formidable de vérifier les pouvoirs de l’hypnose. Vos paupières sont lourdes, lourdes, très lourdes. Votre corps devient léger, votre nuque s’incline. Vous ne résistez pas. Vous ne le pouvez pas. Vous dormez. A la prochaine salve d’applaudissements, vous rouvrirez les yeux. Vous frapperez dans vos mains. Vous donnerez votre avis. Puis vous replongerez dans votre profond sommeil. La première cession de l’après midi connaît également d’autres jeux amusants. Cela consiste à faire passer des billets moqueurs entre voisins. A sourire intérieurement en regardant droit devant soi. On n’échange aucun regard. C’est super drôle.

15h 30 – Fin de la cession. Un mandarin vient de terrasser un orateur. Il gonfle sa poitrine tel un gladiateur victorieux. Il en profite pour poser sa main héroïque sur le genou de son accompagnatrice. 

16h 00 – Les boissons fraîches ont requinqué les organismes. On va pouvoir suivre les trois dernières communications dans les meilleures dispositions. Ou bien prendre la tangente, furtivement, pour aller flâner dans un village voisin ou sur les rives du fleuve, avant de revenir à l’heure du concerto pour piano qui sera radiodiffusé en direct sur France Musique. 

18h 02 – Le concerto débute à l’heure dans le salon doré du château. Les mélomanes apprécient. Les autres dodelinent ou plongent le nez dans leurs notes en peaufinant leur communication à venir. Les doctorants sentent quant à eux monter une espèce de pression. 

19h 02 – Leur tour est venu de parler. Les organisateurs du colloque ont eu la bonne idée de prévoir une Doctoriale pour clore cette belle première journée. Tout le monde est fatigué mais tout le monde restera pour entendre les petits commettre un exposé sur l’état de leurs recherches. Il s’agira alors de dresser le pousse, ou bien de le baisser. C’est très amusant. Cela aussi. 
Toutes les dix minutes un jeune chercheur prend la parole. Le parterre des maîtres l’interroge ensuite. On l’évalue. On le flatte ou on le voue à la question puis, éventuellement, au bûcher. Tout dépend de l’humeur de l’instant. Tout dépend des réseaux amicaux.

19h 26 -  L’Ecole des Fans touche à sa fin. Le jury des mandarins se retire pour décider de l’attribution des prix. Le meilleur des jeunes doctorants se verra allouer une bourse pour l’année à venir alors que le second sera invité trois semaines ici même, au château, pour pouvoir travailler à sa recherche dans le meilleur des cadres. On ne plaisante pas, cette fois. C’est très sérieux. La preuve : un premier tour de scrutin est réalisé mais nul ne le trouve à son goût. Le résultat n’est absolument pas recevable. Les organisateurs du colloque auraient souhaité que des membres de leur laboratoire soient primés. Vu la qualité de leur accueil, il ne s’agit pas de les décevoir, il ne s’agit pas de se montrer ingrat, ni discourtois. « Allons, ce vote n’était qu’indicatif. Un tour pour rien, en quelque sorte. » Seuls deux professeurs étrangers parvenus de la lointaine Ecosse pour l’un et de ces terres barbares situées au-delà du Rhin pour l’autre refusent le jeu et se désolidarisent du second vote à main levée. Ils abstiennent leur voix sous les regards indignés de leurs pairs. On leur rappelle leur devoir de silence en regrettant leur manque d’humour. Et l’on se dit qu’on n’invitera plus ces austères déplaisants. 

19h 40 – La remise des prix est solennelle. On félicite. On congratule. Puis on quitte le salon doré pour s’ébattre quelques instants. Les plus téméraires le font à l’extérieur, dans la nuit givrée de l’automne tombée sur l’esplanade. Les mandarins peuvent le faire dans leur chambre, située dans le château. Les autres attendront la fin du dîner pour gagner l’hôtel qui leur a été réservé, à quelques kilomètres. En attendant, un apéritif leur est servi près de la cheminée dont le foyer a repris de la vigueur.

21h 06 – Le dîner se prend dans un restaurant du village situé au bord du fleuve. Les conversations du déjeuner reprennent. Les mêmes, exactement. Dans les mêmes tablées. Comme un refrain joyeux, un refrain festif. C’est une farandole de mots précieux. Le chœur guilleret du colloque. La rampe de lancement de nombreuses carrières. 

23h 10 – Les mandarins sont reconduits au château. Un digestif les y attend. Une dégustation de cigares. Dans leurs chambres, le grand lit est prêt, la lumière ouverte et tamisée. Un peignoir est posé sur le bras d’un fauteuil en velours avec, placé dans sa poche, le programme du lendemain. Quelques maîtres de conférences ont droit aux mêmes honneurs. Les mieux placés, les plus fidèles, les meilleurs lieutenants. Leur chambre est sans doute moins prestigieuse, moins grande, mais ils sont là, logés au château, peignoir, programme, lumières chaudes. Mais les autres, le Tiers Etat, ils ne reviendront que demain au château. Il est l’heure des les convoyer vers un autre lieu, un autre hôtel. 

23h 58 – Les mandarins dorment du sommeil des justes ou bien s'essaient à quelques galipettes, non sans avoir subrepticement avalé une pilule bleue avant de quitter le restaurant (une pilule bleue aux effets étonnants, plutôt intéressants). Ils ignorent qu’à cette heure le convoi de la piétaille s’est perdu en chemin, quelque part dans le brouillard, sur des routes sans nom. Tout le monde est fatigué. L’épuisement devient nerveux chez certains. Mais la mésaventure fait rire les quelques organisateurs qu’on avait désignés pour mener cette mission à bien. Aux éclats. Cela fait longtemps qu’ils ne se sont pas autant amusés. Perdus sur ces petites routes de province, au milieu de la nature, au cœur de la nuit ! Grand Dieu ! comme cela est drôle. Oui. Drôle. Ça fait si longtemps. Un tel fou rire, une telle aventure ! Ça doit bien remonter à leur dernier camp de scouts. Qu’est-ce que ça fait du bien !

00h 45 – L’hôtelier est mécontent. Furieux. Les chambres devaient être livrées il y a plus de deux heures. Il ne trouve pas ça drôle du tout, lui. Vraiment pas. 
Ah ! Les chambres ! Oooooooh les chambres ! Le clou du spectacle, le dénouement, le deus ex machina. Le Tiers Etat est conduit par le propriétaire à travers les allées d’un parc glacial. Les chambres sont là. Disséminées à droite et à gauche devant un carré de verdure et de boue figée par la nuit. Des mobil-homes. De vulgaires caisses en mauvais bois. Les lits sont froids, mous, flasques comme une queue de mandarin. L’air est humide et sale. Mais nos pauvres crétins ne sont pas au bout de leurs surprises. Les mobil-homes sont grands, avec plusieurs chambres à l’intérieur. Il n’y a presque pas de lumière, presque pas de chauffage mais on a pensé à la chaleur humaine. Les chambres, certaines sont déjà occupées. Demain matin on se retrouvera nez à nez avec un pèlerin, un travailleur de la route ou un diable sorti de sa boîte. Mais, pour l’heure, on va pouvoir échanger une dernière carte de visite, une dernière idée avec l’araignée velue qui n’en demandait pas tant en traversant le tartre d’un lavabo. 
Ça fait longtemps que l’on ne s’était autant amusé. Les colloques, y’a pas à dire. Faut pas rater ça. 

lundi 6 mars 2017

Fac-Similé (épisode 7) ATER






Cette fois c’est très sérieux. 
Faustine a troqué ses Converse oranges contre une vraie paire de chaussures. Elle ressemble à une vraie femme comme ça, avec ses talons hauts. 
Elle a décoché son concours. Elle l’a eu sans trembler, haut la main. Elle est prof, à présent, Faustine. Les contorsions douloureuses d’un chagrin d’amour, les nuits passées à pleurer, comme si la fin du monde lui tombait sur les épaules, tout ça ne l’empêche pas d’assurer ses cours à l’université. Elle prend des douches sans fin. C’est pour sentir l’eau sur son corps, pour oublier que ses yeux pleurent, inondent tout. Elle prend de très longues douches, puis elle s'en va donner ses cours. 

Elle occupe un poste d’A.T.E.R.*, comme ils appellent ça. Elle a griffonné des pages et des pages. Des pages par centaines. La voilà sur le point de soutenir sa thèse. Enfin !



A.T.E.R.


Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche.

Ne tournons pas autour du pot. L’ATER est un esclave universitaire. Pour une poignée d’euros, quelques cacahuètes, il enseigne dans la Grande Maison. C’est un honneur. La chance de sa vie. Pensez donc ! il accomplit le même service qu’un maître de conférences. On lui donne le droit de faire ça. Il approche son rêve. Il l’effleure du doigt. Il s’y croit.
D’accord, d’accord, ce qu’on lui confie, ce sont les miettes, les cours que les grands seigneurs, les vassaux du cru ne veulent pas, des bouts de ficelles, des trucs ingrats, mais il y croit. 
L’ATER ne se plaint pas. Il n’a pas mauvais esprit. Il est reconnaissant, infiniment. Il sait qu'il a de la chance, on le lui a dit, répété. Non, il n' a pas à se plaindre. Il aurait pu n’obtenir qu’un demi poste à l’université, et faire la manche après ses cours. C’est comme ça que l’Etat s’offre des enseignants du supérieur à petits prix. Les soldes toute l’année ! Youuupi ! 
On pourra rétorquer que personne ne l’oblige à accepter un emploi pareil, l’ATER. Personne ne lui place un couteau sous la gorge. Personne ne le pousse dans le dos. Mais c’est pire que ça. Le système est parfait. Impeccable même. L’esclave universitaire accepte son salaire de misère parce qu’on agite depuis le début la carotte au bout du fil. Une belle grosse carotte, juste sous ses yeux. Comme ça. On lui dit qu’avec un peu de patience, beaucoup d’abnégation, de sacrifices, de sang versé au service de la communauté, on lui assure qu’au bout du chemin il y aura le gros lot. Un poste définitif. Une maitrise de conférences. Le jeu en vaut la chandelle. Vous en conviendrez. 
L’ATER s’acharne, il travaille, il courbe l’échine. Il croit toutes ces promesses. Il y croit jusqu’au bout. Jusqu’au jour où - c’est comme ça que se passe la plupart du temps - où le Comité de sélection (je vous parlerai de cette bande de joyeux drilles) le remercie en bonne et due forme, sans autre forme de procès. Les promesses ? Le pompon ? La carotte ? De quoi parlez-vous ? De quoi est-il question ? Il a dû mal comprendre, l’ATER. C’est fou comme les gens s’imaginent des choses. Ils n’entendent que ce qu’ils veulent entendre. A croire qu’ils sont un peu durs de l’oreilles, qu’ils sont même un peu légers, un peu stupides. Bref, ce qui est sûr, c’est qu’ils n’ont rien à faire à l’université, des gens comme ça. 
L’ATER retourne alors dans son collège de banlieue. Cassé, brisé. De réconfort, de compassion, de repos, il n’en trouve point. Là, on lui fait payer cher son infidélité dans le supérieur. On la lui fait payer très cher. Les services du rectorat, les collègues, les syndicats. Tout le monde lui tombe dessus. On ricane, on médit. Et encore n’a-t-il pas à se plaindre. Il a un boulot, lui. Il existe des ATER qui n’ont pas eu l’immense sagesse de passer un concours de l’enseignement. Ceux-là, s’inscrivent au chômage ou servent l’Happy Hour à leurs anciens étudiants pour gagner leur vie. 

L’ATER doit se montrer disponible. Il est prié d’être poli. Chacune de ses phrases doit commencer par un merci. « Pourriez-vous me remplacer le 3 décembre, je serai en Suisse pour un colloque. Vraiment, ça me gênerait d’annuler mon cours. » A cela l’ATER dit merci. « Ce colloque était parfait. J’ai invité un collègue à venir participer à notre cycle de conférences. Ce serait bien si vous y veniez avec vos étudiants. Pour faire nombre. » A cela l’ATER répond merci. « Pourriez-vous récupérer monsieur X à la gare avant votre cours ? C’est sur votre chemin. » A cela l’ATER doit dire merci. « J’ai une atroce migraine et, à dire vrai, ce monsieur X m’ennuie profondément. Je le déteste. Cela vous dérangerait de l’accompagner au restaurant après sa conférence ? Je vous fais confiance. Vous saurez représenter l’université. » A cela l’ATER se confond en mercis. « Je sors à l’instant d’une réunion, je dois à présent commencer mon cours et je n’ai pas trouvé le temps de tirer ces photocopies. Serait-ce abuser de vous si je vous demandais de me les apporter d’ici une demi heure ? » A cela l’ATER rétorque merci. Il dit encore merci lorsqu’on le charge du secrétariat d’une réunion, de faire l’accueil, servir les petits fours, faire le ménage, lustrer les voitures. 
Il est arrivé que certains omettent de dire merci. Une fois. Par dépit ou par instinct de survie. Mais c’est comme s’ils venaient de frapper à la porte de l’enfer. Un coup sec et bref. Un coup qui sonne. Bien mal leur en pris. Livrés à la vindicte universitaire, traînés dans une boue dantesque, crucifiés la tête en bas, lapidés, donnés en pâture à la vermine ! Pour l’exemple. 

Il y a cependant des histoires qui finissent bien. Cela arrive. Il y a bien des volcans qui s’éteignent, il y a bien des apparitions de la Vierge à l’entrée des grottes, il y a bien des amours qui ne se fanent pas. A force de mercis, de soumissions obstinées, d’humiliations consenties, certains ATER décrochent la pompon rouge qui coin-coin, parviennent enfin aux plus hautes fonctions, aux plus belles fonctions. 
C’est une bonne chose. La morale est sauve. Le système est vraiment parfait. 
L’ATER devient Quelqu’un. Il a le choix désormais. Il peut se souvenir du désert, de la boue, des coups de talons reçus sur le crâne. Il peut décider de polir les mœurs de la tribu. sans grande révolution. Il pourrait être un humaniste, changer le système de l’intérieur. Mais l’ancien ATER oublie tout. Le feu de l’enfer, le goût de la merde. Il oublie tout. Le siège est confortable, moelleux. Le sceptre dans ses mains est somptueux. 
Il entre dans le système. Il en devient le garant. Il reproduit le modèle. Il le perpétue. Fait subir ce qu’il a subi. En pire, bien souvent. 
Et vogue le bateau.

mercredi 15 février 2017

Fac-Similé (épisode 6) Amour




Faustine observe les filles autour d’elle. Elles marchaient ensemble jadis. Elles échangeaient leurs cours, elles partageaient leurs notes de lectures, s’encourageaient les unes les autres. Les premières années de fac ont ressemblé à ça. Et puis, elles sortaient, elles passaient des soirées dans les pubs, dans les bars, elles buvaient des coups, elles parlaient des mecs, comparaient leurs cheveux, leurs ongles, leurs vies. Les plus faibles ont disparu, peu à peu. Les plus faibles, les moins douées pour les études longues, les moins motivées. Elles ne sont plus qu’une poignée. On fait croire à chacune qu’elle pourra être l’élue. 
Il y a eu les premiers regards de travers, les premiers silences. Les premiers mensonges. Faustine les regarde. Il y a de l’ombre. Les choses se font dans l’ombre à présent. Elle ne comprend pas tout, Faustine. Elle imagine encore qu’il suffit d’être bon pour arriver au bout, qu’il suffit de mériter les choses pour qu’elles vous arrivent, les choses. Elle ne rêve pas d’accéder au sommet des estrades, de s’asseoir sur des trônes en or, elle n’a pas le goût du sang, elle n’envisage pas de renverser les rois et les reines. Le pouvoir, les altitudes universitaires ne font pas frémir sa petite culotte. Elle, ce qu’elle veut, elle, ce qu’elle désire, Faustine, c’est savoir, c’est comprendre. Elle n’a pas envie de la gloire, pas envie de voir son nom en grand, pas envie de danser autour de ces Majestés en chaire, de les séduire, couper leurs têtes, de voler des couronnes. Elle n’a pas ces fantasmes-là, Faustine. Elle se contente de regarder le chemin sous ses pieds. Elle avance. 

Waterloo Place. Nous marchons vers Trafalgar Square. Elle demande si j’accepte de l’accompagner à la National Gallery. 
Son week-end londonien la rend heureuse, elle me dit. Elle aime ça, voyager. Son dernier départ remonte à l’été. Elle a pris sa petite voiture et elle a conduit jusqu’à Saint-Jacques, en Galice. Compostelle. D’accord, elle a triché, fait-elle en renversant sa tête, dans un petite grimace. Mais elle promet de faire une partie du chemin à pied, plus tard, lorsqu’elle sera une grande fille, lorsqu’elle aura accompli son vœu. Je suis curieux. Cette fille est fascinante. Des filles comme Faustine, vous n’en croisez pas tellement dans votre vie. Croyez-moi. Vous pouvez les compter sur les doigts d’une main. Et encore, estimez-vous heureux. Vous aurez bien vécu. Je lui demande à quoi il peut ressembler, son vœu. Elle se met à rire. C’est un beau rire. J’aime bien son rire. Ses souliers, elle les usera vers Compostelle lorsqu’elle aura soutenu sa thèse… plus tard… un jour. C’est ce qu’elle espère. C’est ce qu’elle attend. 
— Soutenir une thèse… c’est donc ça, devenir grand ? 
 Elle rit encore. Non, non. C’est pas ça. C’est pas ça du tout. C’est juste une façon de me donner rendez-vous. Tu ne fais pas ce genre de choses, toi ? Tu ne t’ai pas donné des rendez-vous avec toi-même ? Plus tard, dans ta vie ? Moi, elle me tente bien cette idée. Tu vois, ça n’a rien à voir avec le truc d’être une grande personne. Et de toute façon, je ne sais pas ce que ça veut dire, devenir grand. Je ne sais pas comment on devient une grande personne. Et franchement, je m’en fous. 
Elle a parlé à La Meilleure Copine d’aller là-bas. Suivre le grand chemin. Toutes les deux. Mais La Petite Chose a froncé ses sourcils mal épilés. Elle a haussé ses épaules. Quelle drôle d’idée ! C’est pas un voyage, ça, Compostelle. Quel rapport avec une thèse ? Elle ne voit pas. Une thèse est une thèse. Un voyage un voyage. Et puis, à partir, elle, personnellement, en ce qui la concerne, c’est le Club Med qu’elle préfère. Mieux le sable et les G. O. que la poussière et les saints. 
Faustine ne lui en a plus parlé. Jamais. 

C’est certain, elle n’a pas vraiment changé, Faustine. Mais elle n’est plus cette gamine qui flottait au-dessus du sol le soir de notre rencontre. Je ne vois plus très bien ses ailes dans son dos. Il y a par moments comme un chant d’oiseaux nocturnes dans son regard. Elle le sait. Elle m’en parle. Ça lui fait peur. Ça lui fait terriblement peur. Elle a parfois l’impression que les couleurs sont éteintes, moins vives par endroits. Je voudrais l’aider. Mais ce genre de choses, repeindre un monde délavé, il n’y a rien à faire. Mieux vaut se taire. Mieux vaut se contenter d’être là. L’accompagner. L’écouter parler. 
La pluie commence à tomber sur les bords de la Tamise. Nous rentrons dans le théâtre du Globe. Elle secoue ses cheveux humides et se met a déclamer. Ses bras sont ouverts. Sa nuque au ciel : « Quand la pluie est venue me tremper et le vent me faire claquer des dents, quand le tonnerre n’a pas voulu se taire à mon commandement, ce jour-là, je les ai débusqués, je les ai percés à jour. Allez, ils ne sont pas gens de parole : ils me disaient que j’étais tout ; mensonge ! » Shakespeare. Le Roi Lear

Nous échangeons enfin nos numéros. Elle me dit que je peux l’appeler. Que nous pouvons nous croiser. Mais que ça serait mieux si nous laissions faire le hasard. Elle n’a besoin de me dire que ça ne sera jamais une histoire d’amour* entre nous. 
Nous croisons les doigts.

Devant le train pour Gatwick, nous nous prêtons un rendez-vous futur, sans où ni quand.



Amour

Toute la littérature parle d’amour. On y trouve les grands amours, les petits, les débuts, les fins, les milieux, les tempêtes, les haines - car on ne peut haïr que ce que l’on a aimé avec passion. On y lit toutes les qualités, tous les amours. Les profonds, les tordus, les immenses, les impossibles, les à refaire, lourds ou légers, ceux qui font mal, ceux qui font mourir et renaître, ceux qui brûlent et ceux qui noient… Nos chers professeurs de Lettres ont de la chance. Ils sont les spécialistes de l’Amour. Ils passent leur vie à réfléchir aux terreurs de l’amour, à ses hystéries, à ses médecines. Ils ont de la chance. Vous vous rendez compte. La fine fleur du sentiment amoureux. 
Mais il existe des voyageurs immobiles, des banquiers désargentés. Il y a bien des cordonniers sans semelles. Dans leur Royaume sans Nom, l’amour est une chose étrange, quelque chose de barbare. L’amour n’existe pas. Pas plus que l’amitié. 
Ils font des cours, ils signent des livres, ils vous regardent dans les yeux. Mais tout est vide. Words, words, words crie l’inconsolé. Leurs mots sont vides. 
Ils vous diraient que l’amour est une faiblesse. Ou bien une arme. Vous y tombez ou vous vous en servez. Vous demanderez pourquoi ? Vous aimeriez savoir pourquoi le lit s’est asséché ? Pourquoi ces gens ne sont plus des gens ? Ne soyez pas sots. Regardez. Appréciez la toute puissance de l’estime démesurée de soi. Contemplez la force sans égale de l’amour propre. 

dimanche 29 janvier 2017

Fac-Similé (épisode 5) Le directeur de thèse





Londres, toujours.
Faustine n’a pas vraiment changé. Deux ans déjà, quelque chose comme ça. C’est plus de temps que nécessaire pour oublier un regard, la forme d’une lèvre, une chevelure. Deux ans, ça s’efface ce genre de détails. Les gens eux-mêmes s’évaporent quelquefois. Mais ce regard, ces lèvres, toute sa personne, je n’ai rien oublié. Encore moins son verbe, toujours aussi vif. Je l’écoute encore me parler. On dirait qu’une semaine à peine est passée depuis cette nuit de la saint Sylvestre. Je l’écoute avec plaisir.
A l’heure où j’écris, Faustine et moi sommes devenus ce qu’il est convenu d’appeler des amis. Elle me téléphone de temps en temps, quand elle a du mal à s’endormir. Elle me donne la main par moments, je lui prête mon épaule. Elle sent bon, je la rassure, je lui rends le sourire. 
Je connais Faustine. Cette fille n’est pas née avec la médisance au bord des lèvres. Une âme bien née, je vous dis. Mais j’ai senti le trouble en elle ce jour-là. Francis Jolicœur au bras de Bénédicte. Elle me raconte encore une fois comment il l’avait accostée, à une terrasse de café, pendant qu’elle bouclait sa dissertation. Elle me raconte son regard par le détail. Son regard, ses allusions. Elle sait lire le regard des hommes. Elle a vite appris. Et ses regards furent très clairs, tout à fait significatifs, Francis Jolicœur. Lourdingues. Elle avait levé le camp au plus vite. 
Mais ses petites camarades ne se défilent pas toutes comme elle. Donc. Bénédicte, ici, avec lui. C’est comme une révélation. Elle relit tout à rebours. Elle comprend certains mystères, certains silences, certaines connivences. Et Bénédicte n’est sûrement pas la seule à manger de ce pain-là. C’est facile de le remarquer, à présent. Ils ne sont pas très nombreux le mercredi, en séminaire de thèse, rassemblés autour de leur prof, qui pour certains deviendra leur directeur de thèse*, bientôt. Huit filles et deux malheureux garçons. L’un est assez beau gosse. Deux ou trois d’entre elles ont tenté d’esquisser quelques déhanchements de charme, mais elles se fatiguent pour rien. Faustine a remarque depuis longtemps que les étudiants de lettres mâles ne goûtent guère aux saveurs du sexe faible. 
Bref. Quels que soient leurs jeux de touche-pipi, Faustine aurait apprécié une plus grande présence masculine. Elle se méfiait déjà des sociétés féminines. Mais depuis hier, depuis cette incroyable rencontre elle se méfie encore plus. A bien des égards elle admire franchement le compagnonnage des hommes, l’envie même. Elle n’aime pas les mots travestis, les regards obliques, les fatales rivalités, leurs inévitables, leurs funestes conséquences. Au plus fort de la colère, les tacles ou les coups de poings sont moins douloureux, laissent moins de traces que les caresses d’une rivale habilement dessinées dans le creux fragile de l’âme. 

Car il s’agit bien de cela. Déjà. Elle le voit venir. Il s’agit bien de rivales.



Directeur de thèse


Pas plus que son thésard, le directeur de thèse n’est un animal de cirque. Il (ou elle) est un personnage sérieux. Sa mission est un vrai sacerdoce. Cet individu respectable fournit à la société bon nombre de ses chercheurs, de ses penseurs. L’élite du pays ! Il sait reconnaître un germe prometteur parmi les herbes folles, séparer le bon grain de l’ivraie. Le faire grandir, le guider, le mettre à l’abri des orages, lui épargner les hivers trop rudes. Lui offrir la fertilité d’une terre. Se faire tuteur et se laisser dépasser, pour finir. Il n’est pas de progrès humain sans cela. L’élève doit un jour dépasser le maître. Toujours. C’est dans l’ordre des choses. C’est la marche du monde. 
Non, un directeur de thèse, n’est pas une bête de cirque. Il n’est pas un clown. 
La fidélité, l’objectivité, l’attention sont ses vertus cardinales. Le sacrifice son chemin quotidien. Grande est sa renommée. Elle dépasse de loin les murs de sa fac. On déboule de tous les coins de l’hexagone pour taper à sa porte, le supplier de devenir son élève. On déboule de plus loin encore, parfois. 
S’il juge qu’il doit le faire, le directeur de thèse accepte cette mission. Il le fait pour de bonnes raisons. Le prestige de son nom lui importe peu. Sa propre réputation ne lui importe guère. A vrai dire, il n’y pense pas. Ça fait bien longtemps qu’il a dépassé ces choses-là, la gloire, les honneurs. 
Ses préoccupation d’argent restent sur le seuil de sa porte, chez lui. Il ne collectionne jamais les thésards pour son propre enrichissement. La richesse de son laboratoire (proportionnelle aux nombres de ses chercheurs) est une quête légitime, mais en ce qui concerne ses affaires personnelles, le directeur de thèse ne se transforme pas en un chasseur de primes. Son travail mérite son salaire, mais il ne verse jamais dans le recrutement effréné, jamais dans la démagogie. Il ne promet rien qu’il ne sera en mesure de donner. Il ne tend pas le miroir d’une carrière future s’il sait qu’il ne pourra rien faire pour cela, plus tard, ou qu’il ne voudra rien faire. A l’inverse, il ne s’aveugle pas pour l’un ou l’autre de ses étudiants. Son rôle n’est pas de forcer les destins. Il ne confère pas à ses élections privées ou à ses entichements personnels la force de la providence. Il ne connaît pas la tentation de cet orgueil. 

Au moins une fois dans sa vie il arrive que le sort s’en mêle, que la fatalité s’acharne. C’est le hasard, la malchance qui font que deux de ses poulains entrent en concurrence sur un même profil de poste, qu’ils aient à croiser le fer lors d’une même campagne de recrutement à l’université. Notre bon directeur de thèse connaît alors le triste sort des grands de ce monde. Les yeux bandés, il doit juger. Il fait un choix. Il a ce courage. Jamais il ne s’en remet au vicieux caprices de la Fortune et du hasard. Et jamais il ne se sert de l’un pour cirer son pied droit et de l’autre pour cirer son pied gauche. Histoire de voir lequel a le meilleur cirage, la meilleure brosse à luire, la meilleure technique. Il ne mange pas de ce pain-là. Il prend ses responsabilités. Il pousse l’élu jusqu’au firmament. Assure l’autre de son soutien futur. Et l’autre accepte, parce que le saint directeur de thèse a expliqué les choses, il a justifié son choix, dans la lumière, la transparence. 

Toujours notre directeur de thèse se montre disponible, négligeant les ailes du moulin pour s’atteler à son four. Il n’est pas non plus un Turboprof, de ceux qui vivent à trois heures de train de leur lieu d’enseignement, et qui n’y viennent que les jours où les poules se sentent pousser des dents. Il voyage parfois pour répondre la bonne parole, ses lumières. Mais jamais il ne passe trop de temps à Grenade, à Varsovie, Miami ou Nouméa. Il n’accepte plus comme jadis les échanges de cours à l’étranger. Il connaît le sacrifice du choix. Il l’affronte. L’accepte. Il reste attaché à son séminaire hebdomadaire où, tel le cygne exemplaire, il frappe sa poitrine de son bec pour faire jaillir le sang qui nourrit ses petits. Bien sûr il y a l’internet, la nouvelle technologie. Son sang purificateur, il pourrait le répandre via la toile. Mais notre personnage sait que jamais un écran ne remplacera sa présence, son sourire, une minute de soutien entre deux portes. 
Ni mandarin (nous règlerons le compte des mandarins en temps voulu, ces fumiers), ni copain, il deviendra un jour un ami. Peut-être. Ce n’est toutefois pas une loi, ce n’est pas une nécessité. Une aventure humaine. Alors on accepte cette amitié. On la déguste comme la chair d’un joli fruit rouge. Une cerise au printemps. 
Pourtant nul ne saurait se satisfaire de la cerise s’il n’y a pas le gâteau en dessous. Des cerises, on en trouve plein les étals, plein les arbres, à la belle saison. 
Personne n’a besoin d’un directeur de thèse pour avaler des cerises. 
Encore moins pour avaler des couleuvres. 


mercredi 4 janvier 2017

Fac-Similé (épisode 4) Francis Jolicœur


        


Ce fut une très belle nuit. 
Mais c’était facile. C'est cette fille. Elle rendait les choses limpides, tellement belles, cette nuit-là. Tellement simples. Cette fille était capable de rallumer les soleils, de changer d'un seul coup le cours des rivières. Je l’avais regardée toutes ces heures, je l’avais écoutée, et j’avais envie de l’emmener avaler des croissants sur le port en attendant que le jour se dresse, ce désir d’espérer avec elle les premières lueurs de l’année nouvelle. Une terrible envie de faire ça avec elle. Mais j’ai préféré ne pas oser. Je ne voulais pas qu’elle puisse imaginer que je m’imaginais que… Il ne fallait rien gâcher de cette nuit, rien abimer de nos longues stations debout, avec nos verres à la main. Tout était bien comme ça. Tout était tellement évident. 
Nous n’avons pas échangé nos numéros. La vie finit toujours par croiser les chemins qui doivent l’être, par retisser les liens. Nous étions de ceux qui savent choses-là, elle et moi. 



* * *


Métro de Londres. 
A chaque station une voix enregistrée clame son Mind the gap consciencieux, chaque fois que le train s’immobilise. Une foule compacte, disciplinée, se presse sur les quais, dans les wagons. Mon bouquin est resté dans ma chambre, à l’hôtel, j’ai aussi égaré les quotidiens que je me suis procurés sur le quai. Alors je regarde, j’observe les gens autour. Une attitude, une démarche, parfois un visage, discrètement. Je m’amuse un peu. Je capte des expressions dans les reflets de la vitre. J’imagine des vies. Je passe le temps comme ça. Et je tombe sur elle, son sourire. Comme ça. Cette fille, Faustine. A quelques pas de moi, quelques pas à peine. Juste là, presqu’en face.
Je souris à mon tour, comme elle. La retrouver ici, d’une façon aussi improbable ne me surprend pas. C’est un beau hasard, un hasard très amusant, je me dis, tout en sachant que de hasard, il n’y en a pas. 
Je vais jouer encore un peu. Je décide de lui adresser quelques mots si nous descendons à la même station. En espérant toutefois qu’elle aura un vague souvenir de moi, cette nuit passée en France. Il y a combien de temps ? Je ne sais pas exactement. J’essaie de compter dans ma tête. J’hésite. 

« Décidément, fait-elle presque hilare, Londres est la ville de toutes les rencontres ! »
Nous prenons le temps d’acheter un coffe-to-go à quelques pas de St Jame’s Park Station. Il fait assez froid, nos mains sont glacées et nous les serrons sur le carton de nos mugs. Nous marchons. Elle m’explique. 
Londres c’est un cadeau d’anniversaire, ses parents. Elle rêvait de la Tate Gallery, du British Museum, de la Bibliothèque du roi à St Pancras. Le Théâtre du Globe, elle garde ça pour la fin. Mais peu importe pour l’heure. Notre rencontre l’amuse beaucoup. Et ce n’est pas sa première retrouvailles londonienne. Hier, me dit-elle, hier, dans une rue étroite de Soho, elle a croisé deux visages connus. Elle en est certaine. Pas de mirage, aucun doute. Bénédicte M.. Une étudiante de son séminaire, à la fac. Bénédicte M. bras dessus, bras dessous, amoureusement arrimée à Francis Jolicœur 
Elle a suivi ses cours l’année dernière, Francis Jolicœur. Un jour, il lui a parlé de la poursuite de ses études, de son avenir. Il lui suggérait de choisir les longues études, une thèse - une étudiante brillante comme vous, vous pensez bien ! -, en lui proposant sans détour d’être son directeur de thèse. 
Elle leur a souri de loin, mais ils n’ont pas voulu la voir. Ils ont baissé le visage, comme pour se cacher, Bénédicte et Jolicœur, comme pour se défiler, accélérant le pas. Elle, pour ne pas les blesser, pour ne pas faire celle qui les a vus, le grand prof et son étudiante, collés-collés, elle a levé son nez en l’air, mine de rien. 
Elle ne voulait pas déranger, juste être polie. Elle s’en voudrait presque à présent de les avoir surpris.


Francis Jolicœur 



Une petite histoire d'amour. 
Voyons voir.

Faustine bondit sous la douche puis elle saute dans son jean. Elle est en retard. Terriblement en retard. Horriblement en retard. Hier, elle s’est fermement amarrée à son bureau, avec la ferme intention d’en finir, cette foutue dissertation. Elle y a passé la journée. Ca n’avançait pas. Ca ne fonctionnait pas. Il y avait quelque chose de bancal. D’habitude, une dissertation, ça roule tout seul pour elle. C’est un mécanisme. C’est comme un problème de maths, mais avec les mots, avec les idées, avec quelque chose de plus intéressant, de plus savant. Une fois qu’on a pigé, ça déroule tout seul. Mais cette fois c’était différent. Une citation sur la poésie. Ca ne va pas de soi la poésie. C’est compliqué, la poésie. C’est compliqué d’en parler, la poésie. Parce que, en littérature, elle n’est pas la seule à penser que tout devrait finir par ne plus s'occuper que de poésie, qu’on ne devrait plus lire, plus écrire que de la poésie. Alors, composer une dissertation sur la poésie, elle n’est pas comme ses copines de cours, Faustine, elle mâche ses mots. C’est tout comme si elle jonglait avec des bâtons de dynamite. En début de soirée, l’heure était grave.  Ca n’avançait toujours pas. Elle a décidé que ça suffisait. Qu’elle n’irait pas plus loin, pour l’instant.
Elle a connecté son téléphone, appelé son amoureux. 
Ils se sont fait un ciné, puis un pub. Ils ont fait la fermeture. Ils ont fait l’amour. Elle n’a pas beaucoup dormi. Elle a somnolé dans des pensées poétiques. 

Les portes du collège étaient déjà closes quand elle est arrivée, les élèves rentrés dans leurs classes. Elle a commis un petit mensonge pour justifier son retard. C’est à cause de cette dissertation, s’est-elle justifiée en exagérant son sourire. On ne lui en a pas tenu rigueur. Le Conseiller d’Education est un être tolérant et Faustine est une fille sérieuse. 
La classe terminée, la jeune surveillante entasse ses bouquins dans son grand sac. Elle décide de ne pas rentrer chez elle, d’en finir pour de bon avec cette fichue dissertation. Elle est de ceux qui aiment le bruit, l’agitation, pour réfléchir. La solitude et le silence l’angoissent. Elle sait que ses meilleures travaux, elle les a élaborés au milieu du raffut, dans un bus, aux terrasses des cafés. Elle commande un jus de fruits. Le serveur la connaît bien. Il veut bavarder un peu, mais elle n’a pas le temps cette fois. Elle le lui fait comprendre. Avec un sourire, encore une fois. Cette fille sourit beaucoup. C’est dans sa nature de sourire, tout le temps 
Cette fois, elle était assez bien lancée lorsque Francis Jolicœur s’est installé à deux tables de la sienne. Il explique qu’il a un rendez-vous, qu’il attend quelqu’un avant de passer commande. Il consulte sa montre. De plus en plus régulièrement. De plus en plus nerveusement. Comme s’il sentait que son rendez-vous n’allait pas venir. Il n’a pas l’air d’aimer cela. Le coup du lapin… 
Mais le bonhomme a de la ressource. Vous allez voir. 
Francis Jolicœur sait parler aux femmes, à ses étudiantes surtout. 
 A une fille au physique quelconque, ce grand séducteur donne l’assurance d’obtenir son année si elle sait se montrer sympathique. Une fille plus jolie entend la promesse de décrocher une bourse de doctorat. Pour une très belle, il use d’une rhétorique plus élaborée, il promet une perspective de jolie carrière. Mais toutes ne tombent pas dans le panneau de notre Don Juan au regard humide. Son échec du jour semble le prouver. Francis Jolicœur ne renonce pourtant à rien. Il ne recule jamais devant une nouvelle tentative de séduction. Toutes ces jupettes, ça le rend dingue.
Ce jour-là Faustine ne porte pas de jupette mais un jean. Mais elle le porte admirablement bien. Francis Jolicœur le remarque, comme il se doit. Il la reconnaît. Ni moche ni jolie, elle peut entrer dans la catégorie de celles à qui l’on promet une bourse de doctorat. Il se lance.
Quelques mots sympathiques, des paroles courtoises lui permettent de s’installer en face d’elle. Il s’empresse de lui donner quelques conseils pour sa dissertation. Il est encore plus prompt à regarder sa gorge, tout ce qu’elle peut offrir à sa vue. Son regard est concrètement indécent. Faustine se met à rougir. Elle n’aime pas ses yeux trop ronds, ses mains trop proches des siennes, posées sur la table, son haleine avide. N’importe qui d’autre que lui aurait goûté à la saveur de son ironie, aurait dû passer son chemin sans tarder. Mais Francis Jolicœur n’est pas n’importe qui, précisément. Demain Faustine devra s’asseoir à son tour en face de lui, suivre son cours, l’écouter, l’interroger peut-être. Elle l’imagine parfaitement capable de rancune, tout à fait habile dans la vengeance. Et elle a raison. Elle marche sur des œufs. 
La conversation dure une heure ou presque. C’est son téléphone qui la sauve. Un appel anodin qu’elle transforme en urgence absolue. Habilement. Francis Jolicœur se laisse abuser, mais il parvient à lui poser une dernière question : « N’avez-vous jamais envisagé d’accomplir un cycle long ?, dit-il tout en plaçant sa carte entre ses doigts. Contactez-moi. Nous en discuterons. »

Faustine n’a jamais passé ce coup de fil. Francis Jolicœur a dû l’espérer quelques heures ou quelques jours, mais pas davantage. Son rendez-vous manqué au café reprit sans doute du poil de la bête. Une étudiante qui assistait à ses séminaires. Plus expérimentée, plus avisée surtout. Une étudiante qui avait appris à soulever le voile de son intérêt et les pans de sa jupette. Puisqu’il le faut parfois. 
Bénédicte M., elle, fut de celles qui conservèrent précieusement la carte de Francis Jolicœur. Elle arriva avec beaucoup d’avance à leur premier rendez-vous. Belle, outrageusement provocante. Elle se donna très vite. Avec beaucoup de manières et une grande persévérance. 
Contrairement à ce que vous pourriez penser, Bénédicte M. n’avait pas la trivialité vissée à l’âme. Elle avait traversé plusieurs histoires d’amour vêtues de fleurs bleues. Elle avait tâtonné des poèmes, attendu son prince, rêvé de noces blanches et d'or éternel autour de son doigt. Mais la démesure de son ambition était plus forte, plus haute, plus urgente que tout le reste. Ça l’étreignait comme le serpent étouffe sa proie. Ça justifiait tous les moyens. Ça valait bien un week end à Londres, pour commencer. 
Leur relation dure. 
Bénédicte M. se voit reçue brillamment à l’agrégation. Francis Jolicœur a du pouvoir, beaucoup de pouvoir, vous comprenez ? 
Bénédicte M. entame une thèse de fin d’études. Elle sait qu’au bout il y aura le poste de ses rêves, le poste à la hauteur de ses grandes ambitions. 
Notre gentil microcosme est donc aux ordres de monseigneur et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes universitaires. 
Cependant, un grain de sable finit par s’introduire dans cette trop trop belle histoire. Le fameux grain de sable… 
Il est brun en l’occurrence, le train de sable. Il est jeune, sportif, avec un regard intense, plus profond que tous les mystères réunis. Et quand il danse. Grand Dieu quand il danse ! Bénédicte M. chavire facilement. Elle tombe dans cette tourmente. Elle perd pied. Elle perd le sens des priorités. Sa lucidité surtout. Elle n’a rien dit à Francis Jolicœur qui, bien entendu ne s’aperçoit de rien. C’est à peine si, le jour de sa soutenance de thèse, il demande à Bénédicte qui est ce beau garçon si nerveux. Son cousin, dit-elle. Il s’agit de son cousin d’Amérique. 
Mais le brun cousin d’Amérique est amoureux. Lui aussi. Il s’impatiente. Il ne veut plus être l’amant. Il ne veut plus que ce vieux pourri pose ses sales pattes sur la peau, sur les dentelles de sa belle. Il lui demande de choisir. Maintenant.
Bénédicte passe le pire moment de sa vie. Elle lui réclame un délai de quelques semaines. A peine le temps d’être recrutée sur un poste définitif. Encore quelques semaines et elle touchera au but ! Enfin. Il refuse ce délai. Il lui répond par un c’est maintenant sans équivoque. 

Francis Jolicœur est entré dans une rage noire et féroce. Bénédicte avait espéré sa magnanimité, sinon une dernière preuve d’amour. Il a promis de la détruire, de l’écraser, de la réduire en mille morceaux. Bénédicte essuie sa malédiction. Elle la subit. Elle qui a soutenu sa thèse sur la tragédie, la voilà servie, dans son genre. 
Il paraît accessoire de préciser qu’elle n’obtient pas le poste pour lequel elle s’est donnée tant de mal. Tout ce mal. Inutile de reproduire ici les courriers, les coups de téléphone que Francis Jolicœur adresse à toutes les commissions de spécialistes (nous reparlerons en temps voulu de ces réunions de guais lurons), à tous les jurys et autres conseils chargés de recrutements. 

On lui a obéi jusqu’à présent. On le fait une fois de plus.
Ainsi va l'amour dans le Royaume Universitaire. 
Il nous faudra y revenir.