LA pAge noire

LA pAge noire

vendredi 24 avril 2020

ERNEST AU COMPTOIR




Ernest fixe le comptoir, le regard absorbé par le cercle invisible qu’il trace du bout de l’ongle. Ses frères de soif ont fini par jeter l’éponge. Charles le premier a déclaré qu’il avait besoin de se remettre un peu et de penser à quoi tout ça peut correspondre. Peu après, Raymond a abattu une main rugueuse sur son épaule. « Tu m’excuseras, vieux, j’ai rendu l’âme plein du regret de tous les matins que j’allais rater. Je suis de l’avis de Poquelin, le petit jour qui ronge les contours de la nuit, je n’imaginais pas que ça manquerait autant. J’aimerais ne pas laisser passer le prochain ». Arthur est allé pisser et personne ne l’a revu. Françoise a offert la plus vivre résistance, mais elle a décroché au milieu de la nuit, comme Serge, qui s’est toutefois retiré en prévenant qu’il n’avait pas l’intention de laisser passer un jour de plus sans qu’Ernest lui confectionne son Bloody Mary. « Demain sera un grand jour, mon gars, je boirai du Bloody Mary made in Hemingway. J’en ai rien à foutre de savoir ce qu’on fout là. Je savais qu’ils m’fermeraient pas la porte des Elus », il est parti en ricanant. 

— Lorsque je rêvais d’une vie après la mort, l’action se passait toujours au Ritz à Paris. 
L’homme du Bar reste de marbre. Il n’a pas l’air sensible à la couleur grise de la mélancolie. 
— Ne t’inquiète pas, garçon, je ne demanderai pas ce qu’on fabrique ici, continue Ernest de sa voix nasillarde. J’ai entendu le discours. Je chercherai même pas à savoir pour quelle mystérieuse sanction ils n’ont pas collé Fitzgerald et Dos Passos dans cet hôtel. Je ne suis pas un ingrat. J’apprécie ce luxe, les soiffards sont de bonne compagnie et le bar reste ouvert toute la nuit pour se rincer gratis. Ne t’inquiète donc pas, je ne poserai que les questions essentielles. Le Molière m’a l’air d’un type bien, j’ai envie de lui faire confiance. S’il valide ton vin, c’est que ça doit tenir la route. Mais le vin c’est pour les gargarismes. J’attends de voir ce qu’il a dans le ventre, si le bonhomme a de la caisse, et que tu me racontes ce que tu caches derrière ton comptoir. 
L’Homme du Bar pose ses mains sur la pierre polie qui les sépare. Il décroche enfin ses premiers mots. 
— Rien n’est caché, tout est là. Tous les alcools, toutes les bouteilles, toutes les années, tous les âges. C’est aussi simple que ça. 
Le regard d’Ernest s’illumine comme le filament d’une ampoule. 
— Tu me plais beaucoup toi ! Je sais pas, tu as quelque chose du barman du Sloppy Joe, Floride. Je vais te faire un aveu. J’y suis passé avant de me pointer ici. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait ici. Je me suis dit que c’était peut-être ma convocation pour l’Enfer. Et que l’Enfer doit être rempli de fontaines d’eau pure. Avant de plonger dans la gueule du monstre, j’ai remonté Green Street incognito, jusqu’au 428. Mais il n’était pas nécessaire de masquer mon visage. Je n’y avais rarement vu aussi peu de monde, si ce n’est à l’heure du petit matin, au moment ou la couleur du ciel hésite un instant entre le jour et la nuit. (Ernest remue péniblement la tête). Ce n’est plus le Sloopy Joe’s Bar. Ça s’appelle Captain Tony’s Saloon de vos jours. Une façade pisseuse avec sous le toit HE-MING-WAY écrit en lettres de géant. Wow ! The HEMINGWAY years spent here 1933-1937, et ma tête en vieillard souriant, une tête rassurante qui invite le touriste en goguette à venir trinquer avec mon âme. J’ai flairé le sale coup. Mais je me suis dis : Ernest, il faut en avoir le coeur net, tu dois savoir si ces crétins ont la moindre chance de croiser ton fantôme, un de ces quatre. La porte était fermée. J’ai insisté sans qu’elle cède. A travers la vitre j’ai deviné un décor qui pourrait ressembler à une définition assez précise du mauvais goût. Des milliers de billets de un collés aux murs et aux plafonds, avec des collections de soutien-gorges qui pendent comme les branches d’un saule multicolore, des plaques de voiture, des objets de brocante, pas vraiment de quoi respirer. 
— M’sieur ! Cherchez qu’que chose ? m’a interpellé un vieil homme édenté. 
Il était préférable de ne pas révéler mon visage, je me suis contenté de tourner le menton. 
— L’entrée de ce… du bar…
— C’est l’confinement, le grand confinement. Faut boire chez soi, m’sieur. 

[...]

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Éditions Red'active

2023

dimanche 19 avril 2020

PREMIÈRE SOIRÉE







PREMIÈRE SOIRÉE


Le bar de l’hôtel s’ouvre sur un salon d’un luxe suranné. Les murs sont couverts de livres. De vieilles éditions, des reliures en cuir. Il y a une cheminée pour le décor et les soirées d’hiver, un piano pour l’ambiance. Il y a aussi des fauteuils confortables, recouverts de velours rouge, quelques chaises qu’on a dû transporter pour assurer une place à chacun. C’est une réunion de famille. Une famille d’un genre particulier. Les morts côtoient les vivants, les vivants parlent aux morts. Des morts aussi vivants que les vivants. Tous ont l’impression de rêver, mais ce n’est pas un rêve. Ils sont tous là, de chair et de sang. Ils aimeraient comprendre ce qui se trame dans ce salon. Au milieu de la rumeur, un homme se hisse sur le tabouret du comptoir. Cet homme est d’une laideur redoutable. Mais ses gestes ont l’énergie d’un torrent de montagne. Et tous cèdent au silence pour l’écouter. 
Molière prend la parole. 

Vous me réclamez d’expliquer cette incroyable merveille. Croyez-le, mesdames, messieurs, vous décevoir me pèse. Le privilège d’être arrivé le premier ne me donne pas l’honneur de vous éclairer. Nous avons tous reçu le même message. Pour certains ça ressemblait à des paroles ébrouées dans le tissu d’une nuit sans pareille, c’était comme des mots qui surgissaient seuls sur le papier, pour d’autres ça faisait comme des notes de musique, ça soulevait des couleurs signifiantes. J’ai aussi entendu parler de… télégramme… de SMS… c’est bien ça ? 
Oui, ce message, nous l’avons tous reçu. Et pas un n’a résisté à l’appel. Nous nous sommes dressés, nous nous sommes mis en route. J’étais un peu rouillé, je l’avoue. Un sieste de trois siècles et quelque ! ça tirait un peu partout. Une bon-ne-grooosse-sies-te dans la fausse commune ! Les scélérats ! J’ai remué une cheville (Molière secoue son poignet), non pas celle-là, l’autre ! (il remue son pied). Une autre cheville (même jeu). Les épaules étaient là, cette mauvaise caboche. Tout était là. Oui oui, absolument tout, vous dis-je !
A peine arrivés, certains ont avoué que c’est la curiosité qui les a mis en chemin, le désir de savoir qui se cache derrière le rideau, quelques veinards qui sont encore parmi les vivants imaginaient que l’astuce venait de leur maîtresse. Les plus optimistes ont voulu croire que la droite du Seigneur ressemble à un hôtel avec des boiseries sur les murs et une piscine chauffée ! Moi-même, j’ai bondi ! C’était le plaisir de revoir le petit matin, quand la lueur grignote l’horizon, l’idée de me faire servir un magnifique gigot, dodu, doré à point, fondant, et, s’il vous plaît - puisque tout semble désormais possible - tâter le cul de Madeleine. Blanc comme le lait, chaud comme le feu… (ici, Molière improvise une grimace lubrique et inspirée  à la fois, qui soulève de nouveau un rire général, ou presque). 
Pourtant, chers confrères, ce n’est rien de tout ça. Rien de tout ça. Si je dois croire quelque chose, c’est qu’on ne nous a pas laissé le choix. 
J’ai arpenté les couloirs de l’hôtel. J’ai découvert vos noms sur la porte de vos chambres, un à un. C’est stupéfiant ! Stupéfiant ! Des noms connus ! Racine ! Ce cher Jean ! Mon cher Jean ! Mon cher petit génie ! te voici, toi aussi ! Nous avons une affaire à démêler, te souviens-tu ? (les regards se tournent vers l’homme aux allures d’expert comptable , son dos est droit, on ne sait pas ce qu’il pense, on ne sait pas s’il sourit, l’accent circonflexe de ses longs sourcils ne fléchit pas). Tu sais de quoi je parle, toi, de qui je parle, mais laissons cela, pour l’heure, nous ne sommes pas à la scène, et je respecterai ton goût de la coulisse, ta manie d’y faire mourir les gens. Nos chambres sont voisines et quelque chose me dit que nous allons reprendre du bon temps ensemble. 
Sur les autres portes j’ai cherché le nom de mon autre Jean, mon bon la Fontaine. J’ai tourné pour trouver notre Corneille, vous savez, celui qui aurait écrit mes pièces ! Les scélérats, les scélérats, les scélérats ! Comme j’aimerais en tenir un entre mes mains, lui faire chanter mes vers par le ventre. Mais point de Corneille. Point de Rotrou. Madame de la Fayette, la chambre qu’ils vous ont octroyée vous conviendra, j’en suis persuadé. Et je suis votre serviteur. Mais où sont Boileau, Pascal, La Rochefoucault, le sieur Cyrano , le génial Scarron, Vincent et les autres ? 
A mes questions, l’Homme du Bar qui apparaîtra chaque fois que nous aurons besoin de quelque chose, a rétorqué que je suis un grand bavard, qu’il y a des réponses que nous n’obtiendrons pas, et que je ferais mieux de vous en avertir à votre arrivée. Je suis votre serviteur à tous, et je m’exécute. 
La déception s’est inclinée sous la surprise ! Cher Maître Françoys, je vous salue humblement, c’est le coeur plein de joie que je m’adresserai à vous. Mesdames, messieurs, mes illustres confrères, j’ai l’immense privilège de révéler la présence de celui qui a franchi le Rubicon de nos Lettres, notre Défricheur, notre Faiseur de Routes, notre Bâtisseur tout droit remonté des bonnes terres de Champagne : Monseigneur Chrétien de Troyes ! (Le premier, Victor Hugo jaillit de son fauteuil pour applaudir l’homme par qui tout a commencé, suivi de près par Gustave et Emile ; mais l’homme à la calvitie reste impassible, à peine soulève-t-il sa main, l’agite mollement en signe d’humilité, comme pour se fabriquer un rempart ; mais ne vous y trompez pas, c’est le geste du patriarche qui reste dans son coin, près de la cheminée, il connaît sa valeur, il sait ce que tous lui doivent, il les observe déjà, et il ne manquera pas de leur faire savoir ce qu’ils valent). 
Chers tous, reprenez vos places, je vous en prie. L’exposition ne sera plus très longue. 
J’ai découvert tous vos noms, ces noms que je ne connaissais pas. Je ne sais pas exactement ce que ça veut dire, mais j’ai vite compris que vous êtes les dignes descendants du sieur Chrétien, les prodiges héritiers du sieur Rabelais, de Madame et… de votre Serviteur. Albert, vous étiez presque en retard, vous avez traîné sur la route… 
Non, mesdames, messieurs, non, je ne sais pas du tout ce que ça veut dire. J’ai essayé de le cuisiner l’Homme du Bar. Je lui ai dit « Pourquoi nous ? Pourquoi pas d’autres, tant d’autres, tous les autres frères de plume ? Sommes-nous les seuls convoqués ? Est-ce qu’il y a plusieurs hôtels comme le vôtre ? J’aurais bien dit deux mots trois mots à Aristote, je lui aurais bien tenu l’oreille, comme ça, pour lui montrer combien ils m’ont brisé l’échine en son nom. Ah, les scélérats ! Oh !!! je puis vous assurer qu’il n’aurait pas fait le malin, Aristote, et toute la philosophie ! » 
Il a un beau sourire, l’Homme du Bar. L’oeil rusé. C’est un filou, un dur à cuire. Il a esquivé, bien entendu. Puis il a placé l’estoc, le gredin : « Votre métier n’est pas d’expliquer les merveilles. Contentez-vous de les faire vivre, il m’a lâché en me servant une bonne rasade de vin de Pézenas. Faites vivre les merveilles, faites-les vivre avec vos mots. Aves les mots et l’ombre des mots. Contentez-vous d’exister encore un peu, encore une fois ». 
Voilà les amis. Nous voici donc réunis par le hasard et les voies d’un impénétrable mystère. En terme de miracle, je crois que nous en tenons un pour de bon. Oui, oui, oui, je sais bien… et j’en observe parmi vous qui tournent la tête. Arthur ! je t’en prie, reste donc un peu tranquille, ne quitte pas la scène encore une fois. Tu as beaucoup marché, tu as le genou fragile. Souviens-toi de ça, mon ami. Reste donc un peu tranquille. Nous avons besoin de toi. Reste sur ta grande chaise. 
Ne nous plaignons pas, les amis, l’endroit est beau. Le vin est bon. La chair magnifique. Et la vie est bonne. 
L’Homme du Bar m’a dit une dernière. Une terrible nouvelle affecte les vivants. Notre vieille planète est frappée par une horrible épidémie. Ce n’est pas la peste ! ce n’est pas le choléra ! Les furoncles sanguinolents ne poussent pas sous les bras, il n’y a pas les taches sur la peau, pas ces horribles vomissements. C’est un vilain virus qui empêche les gens de respirer, et puis qui les tue. C’est aussi simple que ça. On sue sous la fièvre et on s’étouffe. Une très très méchante grippe. La planète est à l’arrêt. Les êtres humains sont sous cloche. Nous n’aurions pas pris autant de précautions pour une grippe tueuse dans nos siècles du passé. Mais il paraît que les choses ont changé, il paraît que les grands de ce monde respectent un peu la vie des hommes aujourd’hui, il paraît que la plupart des hommes aiment un peu plus la vie, il paraît que nous y sommes pour quelque chose, que c’est un peu grâce à nous. 
Chers confrères, chers vivants, chers revenants, la consigne est claire. Vous n’avez, nous n’avons pas le droit de quitter cet hôtel. Je ne sais pas exactement ce qu’il nous en couterait. Il paraît que la police veille et que ça ne rigole pas, dehors. Je ne suis pas le dernier à me fâcher avec les règles et tous les bazars de ce genre, mais l’Homme du Bar a été précis. Nous voilà confinés… comme ils disent, avec le reste de nos frères humains. Je ne sais pas ce qu’ils attendent de nous. Ne me demandez pas ce qu’ils espèrent de nous. Alors vivons ! Vivons pour le temps qu’il nous est donné de le faire. Vivons mes amis ! Il en sortira toujours quelque chose !

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Éditions Red'active

2023

dimanche 30 septembre 2018

L'été s'étirait doucement





L’été s’étirait doucement dans des couleurs époustouflantes, comme pour laisser imaginer que les choses n’étaient pas tout à fait terminées, laisser croire qu’il ne pointait pas son nez ailleurs. Les gens avaient tendance à oublier ce genre de détail. Les filles étaient presque nues, les gars sur les chantiers essuyaient de grosses suées sur leur front, tout le monde faisait comme si rien n’allait bouger, comme si la fin des temps n’était pas pour demain. Mais l’été tirait sa révérence. Pour de vrai. Ceux qui se plaignaient encore de ces lambeaux de chaleur ne semblaient pas tellement se rendre compte de ce que tout ça nous réservait. L’infidélité programmée de l’été allait nous saisir d’un coup, nous tordre les os sans aucune pitié. Bientôt le froid crasseux, le vent, la brume allait coller à la peau, les pluies glacées allaient relever les cols, nous faire marcher les yeux baissés, les dents serrées, tout en espérant que le vie se souvienne un peu de nous. L’été foutait vraiment le camp, livrait ses derniers feux en entretenant l’illusion qu’il pourrait ne jamais finir, mais ses valises étaient faites, ses draps ailleurs sentaient le frais. Il n’était désormais plus très utile de croire en ses derniers feux. Il s’agissait de faire le dos rond, de regarder de l’autre côté des saisons. 

dimanche 31 décembre 2017

2017 lézardes








Aux anges déchus
Aux actes manqués
Aux sommets qui se dérobent 
Aux clefs perdues 
Aux verres à moitié vides
Aux ongles cassés 
Aux penalties ratés 
À ces oui qui veulent dire non
Ces non qui hurlent oui
Aux allumettes humides 
Aux horizons menteurs 
Aux cailloux dans la chaussure
Aux promesses avortées 
Aux courriers perdus 
Aux pas des amants sur le sable 
Aux clous sur la chaussée
Aux crottes sur le trottoir 
Aux volets qui claquent au vent 
Aux mensonges, aux trahisons 
Aux impossibles courages
Aux pardons volatiles
Aux mains que l'on ne devrait pas serrer
Celles qu'il ne faudrait pas lâcher 
Aux gifles qui se perdent
À commencer par soi même ...


Je vous salue, marri
Moitié colombe
Moitié bourreau

lundi 20 novembre 2017

Veiller tard (comme il dit...)







Veiller tard, faire la fête, rêver à la couleur bleue des lagons, travailler, penser, ne pas penser, écouter le Maître un stylo à la main, un stylo ou un verre, attendre de demain des choses qui ne viendront pas d’hier, résister au vieux fantasme de rouler au hasard, jusqu’à ce que l’océan nous arrête, ou celui d’aller prendre un petit déjeuner à Florence, tout à l’heure, caresser des envies de meurtre, les cheveux blonds d’une enfant endormie, oublier que novembre est déjà si noir, que décembre sera pire encore, remémorer l’odeur du frangipanier, la fleur de l’amandier au goût de miel, désirer avoir tort, jouer comme ça avec la soie d'une bretelle, réveiller le feu qui est sa force, tenir les promesses que l'on n'a pas faites, danser sur l'herbe écrasée de pluie, pactiser avec le démon, pour ne pas hurler conjuguer le verbe être.
Ces raisons là qui font que nos raisons sont vaines.

Une conversation privée





Je suis retombé par hasard sur ce visage de Pierre. 
Comme un rendez-vous qu’on ignore, un rendez-vous noté quelque part, il y a longtemps, que l’on a oublié. Je n’avais pas prévu cette rencontre. 
Un lieu où je ne me rends plus, que je ne traverse plus, sauf exceptionnellement. J’ai passé de longues heures dans ce cloître, de longs après-midis jadis. J’étais un lycéen un peu particulier, pas tout à fait comme les autres. Je séchais mes cours comme tout le monde, je buvais des coups, je regardais des matchs de foot et les fesses des filles. J’aimais rire, aux éclats. Mais j’avais cette rage en plus, celle qui empêche de dormir, celle qui serre les poings, les dents. Je voulais vivre plus loin, plus fort que tous les autres, plus haut que ma propre vie. Cette rage, oui, je crois que c’est le mot. Cette rage. Je faisais ces choses que font tous les lycéens, mais je n’étais pas commun. Je faisais toutes ces choses gravement. Les idioties, les blagues potaches, je les commettais, j’y participais comme un acteur observe le rôle qu’il est en train de jouer. J’en savais l’inconséquence, la futilité. Une lumière m’attirait ailleurs. Ce n’était qu’une lueur derrière la colline, mais je savais qu’elle était là. Elle m’attirait, me brûlait déjà. 
Je séchais les cours mais je disais parfois aux amis que je ne les suivais pas, ou que j’allais les rejoindre, plus tard. Certaines fois je ne disais rien du tout. Je venais dans ce cloître, je m’asseyais entre deux colonnes, le dos calé, j’ouvrais un livre. C’était souvent des romans, - des trucs de philo quelquefois, mais qui me tombaient des mains. De la poésie que je murmurais entre mes lèvres. J’ai passé de longs moments en tête à tête avec les mots. Ils m’ont appris beaucoup de choses, les mots, tout ce que je suis, tout ce que je ne suis pas. 
De temps en temps, entre deux chapitres, à la fin d’un vers qui m’avait fait comme un coup de poing, comme une main plongée dans mes tripes pour les remuer, je me redressais, je faisais quelques pas, je contemplais ce visage de pierre. 
Lui, ses lèvres n’ont jamais bougé, son regard est toujours resté le même, impassible, grave. Mais nous nous comprenions. J’ai appris à connaître la statue de cet homme, ce saint qui a renié trois fois, ce saint qui s’est enfui sur la Via Appia. J’ai appris à l’apprécier, l’estimer, à aimer sa beauté minérale. Il ne parlait jamais mais je voyais tout. On peut être lâche et grand à la fois, on peut connaître la peur, basculer dans l’ombre, se vautrer dans la couardise et être appelé, quand même, par la lumière. 
N’allez pas croire que je vous fais le récit de ma conversion. Elle n’est pas arrivée, n’arrivera certainement jamais. La grâce ne viendra pas percuter mon front. Sa lumière ne m’a pas élu, ce n’est pas un problème. La mienne, ma lumière, ne tombait pas du Ciel. Elle était là-bas, de l’autre côté de la colline. 
J’ai parfois songé à un autre homme. J’ai parfois cessé de contempler ce visage évident pour imaginer celui de l’artiste qui l’a extrait de la masse, qui l’a révélé de ce bloc de calcaire informe, patiemment. Ses mains, son ciseau, sa sueur, son regard. A quoi songeait-il, d’où venait-il, qu’espérait-il de cette mèche de cheveux sous l’auréole, de cette bouche féminine tendue comme pour un baiser ? J’ai aussi aimé imaginer cet homme-là, lui ai inventé plusieurs vies, plusieurs destins qui tous ont mené vers ce seul désir de faire apparaître ce qu’il pouvait faire de mieux. Des vies d’errance et de doutes, de départs, de mensonges et d'erreurs, des choses pas toujours reluisantes, des désirs secrets, inavouables, mais toujours cet espoir de faire jaillir un peu de lumière sous l’outil. 
Puis ils ont fermé le cloître. 
Ils ont décidé qu’il ne fallait pas l’user, pas l’abimer. Des visites guidées seulement, empêcher quiconque de venir caler son dos entre deux colonnes. 
Les mois, les années sont passés. 
J’ai trouvé d’autres lieux, lu d’autres livres, d’autres poèmes. La vie m’a pris, comme elle prend tout le monde, comme elle a pris mes anciens camarades de lycée. J’ai fait des choix, des bons, des mauvais. Parfois ce sont les choix qui m’ont fait, bons ou mauvais. Je suis allé là où la vie m’a entraîné. Des plaines, des clairières, des océans et des lagons de rêve j’en ai traversés beaucoup, je m’y suis posé, reposé. Des lunes plus belles les unes que les autres. Avec une chance insolente, beaucoup de mercis au commencement  de si beaux matins. Et des tempêtes, des détours infâmes,  de la boue, celle qui est froide, celle qui empeste. Sans jamais oublier vraiment cette lumière derrière la colline. Jamais vraiment. 
Je suis retombé par hasard sur ce visage de Pierre. 
Il n’a pas prononcé une parole, pas formulé de reproche. Il avait simplement ce visage qu’ont les gens qui vous attendent, qui savent que vous finiriez par revenir. Il tient toujours cette énorme clef en main droite. Son auréole n’a pas bougé. Les vents, les saisons ne l’ont pas décoiffé, sa bouche ressemble toujours à un baiser de femme. Il m’a regardé comme un miroir vous regarde. La colline s’est dressée devant moi, comme cette clef, comme ce saint imparfait et pourtant le plus grand. Plus évidente que jamais. 
Je marche. Je ne sais pas comment, je ne sais pas qui pourra me suivre, qui pourrait être capable d’une chose pareille, ni même si quelqu’un peut le faire. Je suis en marche avec mes couardises, mes peurs, mes refus, la sainteté d’être un homme, de n’être qu’un homme. Un peu différent, mais simplement un homme. 

Derrière la colline il y a cette lumière. Elle n’a jamais reculé. 

dimanche 21 mai 2017

Fac-Similé (épisode 8) Les Colloques

                                                  

Sa soutenance de thèse. 
C’est du papier à musique, son discours. Du papier à musique pur jus. Tout est parfaitement réglé. Elle a pesé ses mots, chacune de ses virgules, chaque pause. Elle sait à quel moment elle devra relever le visage, le relever tout droit, tendu comme ça, à quel moment il faudra sourire à ces messieurs dames, comment elle devra gérer sa coiffure, faire en sorte que pas une mèche, pas un cheveu ne dépasse. C’est important, les cheveux. Personne n’imagine à quel point c’est essentiel, la chevelure d’une femme, pour peu qu’elle soit jeune, à peu près jolie. Un cours, un séminaire, une réunion, ça passe encore, ça peut se rebeller, une chevelure. Mais une soutenance de thèse, un colloque*, on ne joue plus. Ça ne plaisante pas. Il faut tenir sa chevelure, la discipliner. Sans ça, vous pouvez passer pour une garce, une véritable allumeuse. Ces messieurs dames sont sensibles. Il ne faut pas plaisanter avec ce genre de détail. 

Les colloques 

Tous les colloques se ressemblent. Tout pareil. Partout. Tout le temps. Tous les colloques du monde sont pareils. Les mêmes cérémonies, les mêmes journées. Des journées très longues. Ça s’étire, c’est très long, ça n'en finit pas, jamais. Les mêmes repas, les mêmes visages, les mêmes verbes. Du début à la fin. D’octobre à avril, d’avril à octobre. C’est toujours la même chose. Profiter d’un bon repas, recommander un dessert. Laisser éclater la puissance de son esprit, l’épaisseur de son intelligence, se laisser contempler, en toute modestie. Selon que vous serez puissant ou misérable, vous vous laisserez cirer les pompes ou vous ferez la cour à des Altesses Sérénissimes. Un colloque, c’est aussi l’occasion de refourguer un vieil article, un truc à peine dépoussiéré, l’occasion surtout d’accomplir des siestes majestueuses, d’échanger quelques billets moqueurs avec son voisin, de dire du mal des absents (et surtout des présents), distribuer sa carte de visite, ajouter une ligne à son CV, gonfler ses frais réels, entre autres. En un mot comme en cent, c’est faire avancer la recherche, un colloque. 
Et ça ressemble à ça : 

Au mois d’octobre, à l’heure où blanchit la campagne, nos mandarins se sont donné rendez-vous. Ça se passe au château de G., ça va durer trois jours. Ils sont venus. Ils sont tous là. Des quatre coins de l’Europe, de l’autre côté du globe. Un colloque qui fera date. Littéraires, historiens, ethnologues, musiciens, artistes. Ça va pétiller. On va s’amuser comme des p’tits fous.
Les bâtiments sont austères, la pierre de taille se reflète dans l’eau calme des bassins. Les jardins à la française dominent le coude d’un fleuve en contrebas. Il fait très beau. L’air est vivifiant. 

08h 09 – Les premiers apôtres débarquent. Au compte-goutte. Certains ont voyagé seuls. D’autres sont accompagnés d’une thésarde. L’enjeu est clair, précis. Il s’agira d’en faire sa maitresse avant la fin du week-end, si ce n’est déjà fait. Le début des réjouissances est programmé pour neuf heures. Mais on commence déjà à s’assembler. On le fait par affinités. Une esplanade de graviers blancs. Devant le pavillon principal. On salue. On embrasse parfois. On prend des nouvelles. On félicite quand il y a lieu de le faire. On regrette quand il faut regretter. Mais on ne s’épanche pas.

08h 53 – On a pris une boisson chaude que des appariteurs s’évertuent à proposer (de très jeunes chercheurs à qui on fait l’honneur de donner un badge avec, inscrits dessus, leur nom et leur université, à qui on a donné le droit d’approcher de la chambre du Graal - il ne faut pas se montrer ingrat avec ces bonnes volontés). On a avalé quelques viennoiseries. Tout le monde est là, ou presque. Seuls trois ou quatre grands noms manquent encore à l’appel. Des noms vraiment grands. Il faut attendre. Les débats ne peuvent débuter sans leur présidence. 

09h 23 – Les coups de téléphone, les taxis dépêchés en urgence ont été efficaces. Ils arrivent enfin, les grands retardataires. Ils marchent. Tranquillement, paisiblement, tout en devisant. On les salue comme il se doit. Ils confient leur manteau à une main blanche. Voilà. Nos mandarins sont tous là. Les choses sérieuses peuvent commencer. 

10h 37 – On a rattrapé le retard initial en demandant aux intervenants d’écourter leur communication de quelques minutes. C’est que le programme de ces trois journées est extrêmement serré. On les a remerciés par avance.

10h 43 – Fin de la première cession. Peu de questions. Peu de remarques. Il faut y aller doucement. Et puis, on ne programme jamais rien de trop génial au tout début. C’est un tour de chauffe. Chacun le sait. Alors on se tait, on attend la pause. Café, viennoiseries. 

11h 18 – Trois interventions sont annoncées. La dernière sera tenue par l'illuminant, l’illustrissime, le surnaturel monsieur Pierre Sébastien Félix. Enfin du lourd ! On s’en lèche les babines. A l’avance on se frotte les mains. On s’en aiguise les neurones. 

12h 02 – Le voici. Il prend son élan. Sa Majesté va parler. On expédie un remerciement aux deux orateurs précédents, leur travail éclairant, leur diligence à respecter leur temps de parole. Monseigneur P. S. Félix s’élance. Il accorde une remarque obligeante. Il remercie à son tour. Les organisateurs, leur l’invitation, la beauté du lieu. Echauffement rhétorique. 

12h 24 – Ceux qui ont parlé avant lui ont tenu leurs vingt minutes. Ils ont conclu à bout de souffle, les tempes gonflées, les mains moites. Cela fait 22 minutes que notre Saint palabre, à peine vient-il de conclure son propos introductif. Mais personne ne bronche. Pas un regard ne veut l’interrompre. Les cadrans restent sagement camouflés sous les manches de chemises. On écoute. On apprend. On se nourrit. L’âme déploie ses ailes sous les mots de l’oracle.

12h 37 – Un homme vêtu de blanc pénètre discrètement l’enceinte sacrée du Verbe incarné. Un organisateur rampe vers lui. Il faudra servir le repas avec une trentaine de minutes de retard. On est désolé. On fera mieux, demain. Mais pour l’heure, monsieur Félix a pris la parole. Personne ne peut la lui retirer. 
12h 44 – Les estomacs vides entament leur concert gastrique. Ça ressemble soudain au chant sentimental des batraciens des soirs d’été. Des ventres honteux se cachent sous des mains crispées. D’autres croassent sereinement leurs louanges.  

12h 49 – Les organisateurs finissent par s’interroger les uns les autres, du coin de l’œil, discrètement. La cession doit prendre fin. Cela devient nécessaire à présent. Nécessaire et urgent. Mais pas un n’ose interrompre P. S. Félix. On s’impatiente. On se balance sur une fesse, puis sur l’autre. Allons bon. Il faut que quelqu’un se dévoue. Il faut que quelqu’un se sacrifie. Mais qui donc ?

12h 51 – « Ce dernier aspect est tout à fait remarquable si l’on considère la modalisation générique d’un point de vue poïétique et, au-delà, intertextuel, mise en place dans et par un métalangage réflexif et mimétique de l’objet diégétique. Mais nous avons légèrement abusé de notre licence temporelle. Nous vous laisserons le soin de découvrir cela dans la version écrite de notre réflexion. » Les applaudissements sont interrompus par le courage d’un organisateur - une sorte de kamikaze - qui censure l’étape des questions-réponses en invitant chacun à bien vouloir discuter de cette magnifique communication durant le repas. 

13h 08 – Les mandarins occupent les places d’honneur, une vaste table ronde drapée de coton épais près de l’âtre feutré d’une longue cheminée. Les autres places se distribuent en fonction des hiérarchies naturelles. Les maîtres de conférences se rassemblent entre eux, les attachés d’enseignement s’acoquinent avec les lecteurs, le menu peuple des chercheurs. Seuls les Dauphins, les favoris ou les partenaires sexuels échappent à l’organisation tripartite de la société scientifique et jouissent d’une façon bruyante et arrogante de leur présence à la droite des seigneurs. Tout le monde a droit toutefois au même menu. 

13h 41 – On a dégainé les cartes de visite. Les sujets de thèses, les objets de recherche, les publications, les titres, les projets, tous les moi je. Ça sympathise, ça se mesure, ça se renifle. Ça s’invite, ça s’évite. Et ça mange. Et ça boit. Sans doute trop. C’est que parler donne si soif.

14h 00 – Le café est servi. On quitte la table pour l’aller boire sur l’esplanade  devant les jardins et le fleuve, en bas. Fumer un gros cigare, une cigarette. Laisser sa tasse vide sur les balustrades ou sur les bancs. 

14h 21 – Les choses sérieuses reprennent. La première cession de l’après midi donne une occasion formidable de vérifier les pouvoirs de l’hypnose. Vos paupières sont lourdes, lourdes, très lourdes. Votre corps devient léger, votre nuque s’incline. Vous ne résistez pas. Vous ne le pouvez pas. Vous dormez. A la prochaine salve d’applaudissements, vous rouvrirez les yeux. Vous frapperez dans vos mains. Vous donnerez votre avis. Puis vous replongerez dans votre profond sommeil. La première cession de l’après midi connaît également d’autres jeux amusants. Cela consiste à faire passer des billets moqueurs entre voisins. A sourire intérieurement en regardant droit devant soi. On n’échange aucun regard. C’est super drôle.

15h 30 – Fin de la cession. Un mandarin vient de terrasser un orateur. Il gonfle sa poitrine tel un gladiateur victorieux. Il en profite pour poser sa main héroïque sur le genou de son accompagnatrice. 

16h 00 – Les boissons fraîches ont requinqué les organismes. On va pouvoir suivre les trois dernières communications dans les meilleures dispositions. Ou bien prendre la tangente, furtivement, pour aller flâner dans un village voisin ou sur les rives du fleuve, avant de revenir à l’heure du concerto pour piano qui sera radiodiffusé en direct sur France Musique. 

18h 02 – Le concerto débute à l’heure dans le salon doré du château. Les mélomanes apprécient. Les autres dodelinent ou plongent le nez dans leurs notes en peaufinant leur communication à venir. Les doctorants sentent quant à eux monter une espèce de pression. 

19h 02 – Leur tour est venu de parler. Les organisateurs du colloque ont eu la bonne idée de prévoir une Doctoriale pour clore cette belle première journée. Tout le monde est fatigué mais tout le monde restera pour entendre les petits commettre un exposé sur l’état de leurs recherches. Il s’agira alors de dresser le pousse, ou bien de le baisser. C’est très amusant. Cela aussi. 
Toutes les dix minutes un jeune chercheur prend la parole. Le parterre des maîtres l’interroge ensuite. On l’évalue. On le flatte ou on le voue à la question puis, éventuellement, au bûcher. Tout dépend de l’humeur de l’instant. Tout dépend des réseaux amicaux.

19h 26 -  L’Ecole des Fans touche à sa fin. Le jury des mandarins se retire pour décider de l’attribution des prix. Le meilleur des jeunes doctorants se verra allouer une bourse pour l’année à venir alors que le second sera invité trois semaines ici même, au château, pour pouvoir travailler à sa recherche dans le meilleur des cadres. On ne plaisante pas, cette fois. C’est très sérieux. La preuve : un premier tour de scrutin est réalisé mais nul ne le trouve à son goût. Le résultat n’est absolument pas recevable. Les organisateurs du colloque auraient souhaité que des membres de leur laboratoire soient primés. Vu la qualité de leur accueil, il ne s’agit pas de les décevoir, il ne s’agit pas de se montrer ingrat, ni discourtois. « Allons, ce vote n’était qu’indicatif. Un tour pour rien, en quelque sorte. » Seuls deux professeurs étrangers parvenus de la lointaine Ecosse pour l’un et de ces terres barbares situées au-delà du Rhin pour l’autre refusent le jeu et se désolidarisent du second vote à main levée. Ils abstiennent leur voix sous les regards indignés de leurs pairs. On leur rappelle leur devoir de silence en regrettant leur manque d’humour. Et l’on se dit qu’on n’invitera plus ces austères déplaisants. 

19h 40 – La remise des prix est solennelle. On félicite. On congratule. Puis on quitte le salon doré pour s’ébattre quelques instants. Les plus téméraires le font à l’extérieur, dans la nuit givrée de l’automne tombée sur l’esplanade. Les mandarins peuvent le faire dans leur chambre, située dans le château. Les autres attendront la fin du dîner pour gagner l’hôtel qui leur a été réservé, à quelques kilomètres. En attendant, un apéritif leur est servi près de la cheminée dont le foyer a repris de la vigueur.

21h 06 – Le dîner se prend dans un restaurant du village situé au bord du fleuve. Les conversations du déjeuner reprennent. Les mêmes, exactement. Dans les mêmes tablées. Comme un refrain joyeux, un refrain festif. C’est une farandole de mots précieux. Le chœur guilleret du colloque. La rampe de lancement de nombreuses carrières. 

23h 10 – Les mandarins sont reconduits au château. Un digestif les y attend. Une dégustation de cigares. Dans leurs chambres, le grand lit est prêt, la lumière ouverte et tamisée. Un peignoir est posé sur le bras d’un fauteuil en velours avec, placé dans sa poche, le programme du lendemain. Quelques maîtres de conférences ont droit aux mêmes honneurs. Les mieux placés, les plus fidèles, les meilleurs lieutenants. Leur chambre est sans doute moins prestigieuse, moins grande, mais ils sont là, logés au château, peignoir, programme, lumières chaudes. Mais les autres, le Tiers Etat, ils ne reviendront que demain au château. Il est l’heure des les convoyer vers un autre lieu, un autre hôtel. 

23h 58 – Les mandarins dorment du sommeil des justes ou bien s'essaient à quelques galipettes, non sans avoir subrepticement avalé une pilule bleue avant de quitter le restaurant (une pilule bleue aux effets étonnants, plutôt intéressants). Ils ignorent qu’à cette heure le convoi de la piétaille s’est perdu en chemin, quelque part dans le brouillard, sur des routes sans nom. Tout le monde est fatigué. L’épuisement devient nerveux chez certains. Mais la mésaventure fait rire les quelques organisateurs qu’on avait désignés pour mener cette mission à bien. Aux éclats. Cela fait longtemps qu’ils ne se sont pas autant amusés. Perdus sur ces petites routes de province, au milieu de la nature, au cœur de la nuit ! Grand Dieu ! comme cela est drôle. Oui. Drôle. Ça fait si longtemps. Un tel fou rire, une telle aventure ! Ça doit bien remonter à leur dernier camp de scouts. Qu’est-ce que ça fait du bien !

00h 45 – L’hôtelier est mécontent. Furieux. Les chambres devaient être livrées il y a plus de deux heures. Il ne trouve pas ça drôle du tout, lui. Vraiment pas. 
Ah ! Les chambres ! Oooooooh les chambres ! Le clou du spectacle, le dénouement, le deus ex machina. Le Tiers Etat est conduit par le propriétaire à travers les allées d’un parc glacial. Les chambres sont là. Disséminées à droite et à gauche devant un carré de verdure et de boue figée par la nuit. Des mobil-homes. De vulgaires caisses en mauvais bois. Les lits sont froids, mous, flasques comme une queue de mandarin. L’air est humide et sale. Mais nos pauvres crétins ne sont pas au bout de leurs surprises. Les mobil-homes sont grands, avec plusieurs chambres à l’intérieur. Il n’y a presque pas de lumière, presque pas de chauffage mais on a pensé à la chaleur humaine. Les chambres, certaines sont déjà occupées. Demain matin on se retrouvera nez à nez avec un pèlerin, un travailleur de la route ou un diable sorti de sa boîte. Mais, pour l’heure, on va pouvoir échanger une dernière carte de visite, une dernière idée avec l’araignée velue qui n’en demandait pas tant en traversant le tartre d’un lavabo. 
Ça fait longtemps que l’on ne s’était autant amusé. Les colloques, y’a pas à dire. Faut pas rater ça.