LA pAge noire

LA pAge noire

dimanche 30 septembre 2018

L'été s'étirait doucement





L’été s’étirait doucement dans des couleurs époustouflantes, comme pour laisser imaginer que les choses n’étaient pas tout à fait terminées, laisser croire qu’il ne pointait pas son nez ailleurs. Les gens avaient tendance à oublier ce genre de détail. Les filles étaient presque nues, les gars sur les chantiers essuyaient de grosses suées sur leur front, tout le monde faisait comme si rien n’allait bouger, comme si la fin des temps n’était pas pour demain. Mais l’été tirait sa révérence. Pour de vrai. Ceux qui se plaignaient encore de ces lambeaux de chaleur ne semblaient pas tellement se rendre compte de ce que tout ça nous réservait. L’infidélité programmée de l’été allait nous saisir d’un coup, nous tordre les os sans aucune pitié. Bientôt le froid crasseux, le vent, la brume allait coller à la peau, les pluies glacées allaient relever les cols, nous faire marcher les yeux baissés, les dents serrées, tout en espérant que le vie se souvienne un peu de nous. L’été foutait vraiment le camp, livrait ses derniers feux en entretenant l’illusion qu’il pourrait ne jamais finir, mais ses valises étaient faites, ses draps ailleurs sentaient le frais. Il n’était désormais plus très utile de croire en ses derniers feux. Il s’agissait de faire le dos rond, de regarder de l’autre côté des saisons. 

dimanche 31 décembre 2017

2017 lézardes








Aux anges déchus
Aux actes manqués
Aux sommets qui se dérobent 
Aux clefs perdues 
Aux verres à moitié vides
Aux ongles cassés 
Aux penalties ratés 
À ces oui qui veulent dire non
Ces non qui hurlent oui
Aux allumettes humides 
Aux horizons menteurs 
Aux cailloux dans la chaussure
Aux promesses avortées 
Aux courriers perdus 
Aux pas des amants sur le sable 
Aux clous sur la chaussée
Aux crottes sur le trottoir 
Aux volets qui claquent au vent 
Aux mensonges, aux trahisons 
Aux impossibles courages
Aux pardons volatiles
Aux mains que l'on ne devrait pas serrer
Celles qu'il ne faudrait pas lâcher 
Aux gifles qui se perdent
À commencer par soi même ...


Je vous salue, marri
Moitié colombe
Moitié bourreau

lundi 20 novembre 2017

Veiller tard (comme il dit...)







Veiller tard, faire la fête, rêver à la couleur bleue des lagons, travailler, penser, ne pas penser, écouter le Maître un stylo à la main, un stylo ou un verre, attendre de demain des choses qui ne viendront pas d’hier, résister au vieux fantasme de rouler au hasard, jusqu’à ce que l’océan nous arrête, ou celui d’aller prendre un petit déjeuner à Florence, tout à l’heure, caresser des envies de meurtre, les cheveux blonds d’une enfant endormie, oublier que novembre est déjà si noir, que décembre sera pire encore, remémorer l’odeur du frangipanier, la fleur de l’amandier au goût de miel, désirer avoir tort, jouer comme ça avec la soie d'une bretelle, réveiller le feu qui est sa force, tenir les promesses que l'on n'a pas faites, danser sur l'herbe écrasée de pluie, pactiser avec le démon, pour ne pas hurler conjuguer le verbe être.
Ces raisons là qui font que nos raisons sont vaines.

Une conversation privée





Je suis retombé par hasard sur ce visage de Pierre. 
Comme un rendez-vous qu’on ignore, un rendez-vous noté quelque part, il y a longtemps, que l’on a oublié. Je n’avais pas prévu cette rencontre. 
Un lieu où je ne me rends plus, que je ne traverse plus, sauf exceptionnellement. J’ai passé de longues heures dans ce cloître, de longs après-midis jadis. J’étais un lycéen un peu particulier, pas tout à fait comme les autres. Je séchais mes cours comme tout le monde, je buvais des coups, je regardais des matchs de foot et les fesses des filles. J’aimais rire, aux éclats. Mais j’avais cette rage en plus, celle qui empêche de dormir, celle qui serre les poings, les dents. Je voulais vivre plus loin, plus fort que tous les autres, plus haut que ma propre vie. Cette rage, oui, je crois que c’est le mot. Cette rage. Je faisais ces choses que font tous les lycéens, mais je n’étais pas commun. Je faisais toutes ces choses gravement. Les idioties, les blagues potaches, je les commettais, j’y participais comme un acteur observe le rôle qu’il est en train de jouer. J’en savais l’inconséquence, la futilité. Une lumière m’attirait ailleurs. Ce n’était qu’une lueur derrière la colline, mais je savais qu’elle était là. Elle m’attirait, me brûlait déjà. 
Je séchais les cours mais je disais parfois aux amis que je ne les suivais pas, ou que j’allais les rejoindre, plus tard. Certaines fois je ne disais rien du tout. Je venais dans ce cloître, je m’asseyais entre deux colonnes, le dos calé, j’ouvrais un livre. C’était souvent des romans, - des trucs de philo quelquefois, mais qui me tombaient des mains. De la poésie que je murmurais entre mes lèvres. J’ai passé de longs moments en tête à tête avec les mots. Ils m’ont appris beaucoup de choses, les mots, tout ce que je suis, tout ce que je ne suis pas. 
De temps en temps, entre deux chapitres, à la fin d’un vers qui m’avait fait comme un coup de poing, comme une main plongée dans mes tripes pour les remuer, je me redressais, je faisais quelques pas, je contemplais ce visage de pierre. 
Lui, ses lèvres n’ont jamais bougé, son regard est toujours resté le même, impassible, grave. Mais nous nous comprenions. J’ai appris à connaître la statue de cet homme, ce saint qui a renié trois fois, ce saint qui s’est enfui sur la Via Appia. J’ai appris à l’apprécier, l’estimer, à aimer sa beauté minérale. Il ne parlait jamais mais je voyais tout. On peut être lâche et grand à la fois, on peut connaître la peur, basculer dans l’ombre, se vautrer dans la couardise et être appelé, quand même, par la lumière. 
N’allez pas croire que je vous fais le récit de ma conversion. Elle n’est pas arrivée, n’arrivera certainement jamais. La grâce ne viendra pas percuter mon front. Sa lumière ne m’a pas élu, ce n’est pas un problème. La mienne, ma lumière, ne tombait pas du Ciel. Elle était là-bas, de l’autre côté de la colline. 
J’ai parfois songé à un autre homme. J’ai parfois cessé de contempler ce visage évident pour imaginer celui de l’artiste qui l’a extrait de la masse, qui l’a révélé de ce bloc de calcaire informe, patiemment. Ses mains, son ciseau, sa sueur, son regard. A quoi songeait-il, d’où venait-il, qu’espérait-il de cette mèche de cheveux sous l’auréole, de cette bouche féminine tendue comme pour un baiser ? J’ai aussi aimé imaginer cet homme-là, lui ai inventé plusieurs vies, plusieurs destins qui tous ont mené vers ce seul désir de faire apparaître ce qu’il pouvait faire de mieux. Des vies d’errance et de doutes, de départs, de mensonges et d'erreurs, des choses pas toujours reluisantes, des désirs secrets, inavouables, mais toujours cet espoir de faire jaillir un peu de lumière sous l’outil. 
Puis ils ont fermé le cloître. 
Ils ont décidé qu’il ne fallait pas l’user, pas l’abimer. Des visites guidées seulement, empêcher quiconque de venir caler son dos entre deux colonnes. 
Les mois, les années sont passés. 
J’ai trouvé d’autres lieux, lu d’autres livres, d’autres poèmes. La vie m’a pris, comme elle prend tout le monde, comme elle a pris mes anciens camarades de lycée. J’ai fait des choix, des bons, des mauvais. Parfois ce sont les choix qui m’ont fait, bons ou mauvais. Je suis allé là où la vie m’a entraîné. Des plaines, des clairières, des océans et des lagons de rêve j’en ai traversés beaucoup, je m’y suis posé, reposé. Des lunes plus belles les unes que les autres. Avec une chance insolente, beaucoup de mercis au commencement  de si beaux matins. Et des tempêtes, des détours infâmes,  de la boue, celle qui est froide, celle qui empeste. Sans jamais oublier vraiment cette lumière derrière la colline. Jamais vraiment. 
Je suis retombé par hasard sur ce visage de Pierre. 
Il n’a pas prononcé une parole, pas formulé de reproche. Il avait simplement ce visage qu’ont les gens qui vous attendent, qui savent que vous finiriez par revenir. Il tient toujours cette énorme clef en main droite. Son auréole n’a pas bougé. Les vents, les saisons ne l’ont pas décoiffé, sa bouche ressemble toujours à un baiser de femme. Il m’a regardé comme un miroir vous regarde. La colline s’est dressée devant moi, comme cette clef, comme ce saint imparfait et pourtant le plus grand. Plus évidente que jamais. 
Je marche. Je ne sais pas comment, je ne sais pas qui pourra me suivre, qui pourrait être capable d’une chose pareille, ni même si quelqu’un peut le faire. Je suis en marche avec mes couardises, mes peurs, mes refus, la sainteté d’être un homme, de n’être qu’un homme. Un peu différent, mais simplement un homme. 

Derrière la colline il y a cette lumière. Elle n’a jamais reculé. 

dimanche 21 mai 2017

Fac-Similé (épisode 8) Les Colloques

                                                  

Sa soutenance de thèse. 
C’est du papier à musique, son discours. Du papier à musique pur jus. Tout est parfaitement réglé. Elle a pesé ses mots, chacune de ses virgules, chaque pause. Elle sait à quel moment elle devra relever le visage, le relever tout droit, tendu comme ça, à quel moment il faudra sourire à ces messieurs dames, comment elle devra gérer sa coiffure, faire en sorte que pas une mèche, pas un cheveu ne dépasse. C’est important, les cheveux. Personne n’imagine à quel point c’est essentiel, la chevelure d’une femme, pour peu qu’elle soit jeune, à peu près jolie. Un cours, un séminaire, une réunion, ça passe encore, ça peut se rebeller, une chevelure. Mais une soutenance de thèse, un colloque*, on ne joue plus. Ça ne plaisante pas. Il faut tenir sa chevelure, la discipliner. Sans ça, vous pouvez passer pour une garce, une véritable allumeuse. Ces messieurs dames sont sensibles. Il ne faut pas plaisanter avec ce genre de détail. 

Les colloques 

Tous les colloques se ressemblent. Tout pareil. Partout. Tout le temps. Tous les colloques du monde sont pareils. Les mêmes cérémonies, les mêmes journées. Des journées très longues. Ça s’étire, c’est très long, ça n'en finit pas, jamais. Les mêmes repas, les mêmes visages, les mêmes verbes. Du début à la fin. D’octobre à avril, d’avril à octobre. C’est toujours la même chose. Profiter d’un bon repas, recommander un dessert. Laisser éclater la puissance de son esprit, l’épaisseur de son intelligence, se laisser contempler, en toute modestie. Selon que vous serez puissant ou misérable, vous vous laisserez cirer les pompes ou vous ferez la cour à des Altesses Sérénissimes. Un colloque, c’est aussi l’occasion de refourguer un vieil article, un truc à peine dépoussiéré, l’occasion surtout d’accomplir des siestes majestueuses, d’échanger quelques billets moqueurs avec son voisin, de dire du mal des absents (et surtout des présents), distribuer sa carte de visite, ajouter une ligne à son CV, gonfler ses frais réels, entre autres. En un mot comme en cent, c’est faire avancer la recherche, un colloque. 
Et ça ressemble à ça : 

Au mois d’octobre, à l’heure où blanchit la campagne, nos mandarins se sont donné rendez-vous. Ça se passe au château de G., ça va durer trois jours. Ils sont venus. Ils sont tous là. Des quatre coins de l’Europe, de l’autre côté du globe. Un colloque qui fera date. Littéraires, historiens, ethnologues, musiciens, artistes. Ça va pétiller. On va s’amuser comme des p’tits fous.
Les bâtiments sont austères, la pierre de taille se reflète dans l’eau calme des bassins. Les jardins à la française dominent le coude d’un fleuve en contrebas. Il fait très beau. L’air est vivifiant. 

08h 09 – Les premiers apôtres débarquent. Au compte-goutte. Certains ont voyagé seuls. D’autres sont accompagnés d’une thésarde. L’enjeu est clair, précis. Il s’agira d’en faire sa maitresse avant la fin du week-end, si ce n’est déjà fait. Le début des réjouissances est programmé pour neuf heures. Mais on commence déjà à s’assembler. On le fait par affinités. Une esplanade de graviers blancs. Devant le pavillon principal. On salue. On embrasse parfois. On prend des nouvelles. On félicite quand il y a lieu de le faire. On regrette quand il faut regretter. Mais on ne s’épanche pas.

08h 53 – On a pris une boisson chaude que des appariteurs s’évertuent à proposer (de très jeunes chercheurs à qui on fait l’honneur de donner un badge avec, inscrits dessus, leur nom et leur université, à qui on a donné le droit d’approcher de la chambre du Graal - il ne faut pas se montrer ingrat avec ces bonnes volontés). On a avalé quelques viennoiseries. Tout le monde est là, ou presque. Seuls trois ou quatre grands noms manquent encore à l’appel. Des noms vraiment grands. Il faut attendre. Les débats ne peuvent débuter sans leur présidence. 

09h 23 – Les coups de téléphone, les taxis dépêchés en urgence ont été efficaces. Ils arrivent enfin, les grands retardataires. Ils marchent. Tranquillement, paisiblement, tout en devisant. On les salue comme il se doit. Ils confient leur manteau à une main blanche. Voilà. Nos mandarins sont tous là. Les choses sérieuses peuvent commencer. 

10h 37 – On a rattrapé le retard initial en demandant aux intervenants d’écourter leur communication de quelques minutes. C’est que le programme de ces trois journées est extrêmement serré. On les a remerciés par avance.

10h 43 – Fin de la première cession. Peu de questions. Peu de remarques. Il faut y aller doucement. Et puis, on ne programme jamais rien de trop génial au tout début. C’est un tour de chauffe. Chacun le sait. Alors on se tait, on attend la pause. Café, viennoiseries. 

11h 18 – Trois interventions sont annoncées. La dernière sera tenue par l'illuminant, l’illustrissime, le surnaturel monsieur Pierre Sébastien Félix. Enfin du lourd ! On s’en lèche les babines. A l’avance on se frotte les mains. On s’en aiguise les neurones. 

12h 02 – Le voici. Il prend son élan. Sa Majesté va parler. On expédie un remerciement aux deux orateurs précédents, leur travail éclairant, leur diligence à respecter leur temps de parole. Monseigneur P. S. Félix s’élance. Il accorde une remarque obligeante. Il remercie à son tour. Les organisateurs, leur l’invitation, la beauté du lieu. Echauffement rhétorique. 

12h 24 – Ceux qui ont parlé avant lui ont tenu leurs vingt minutes. Ils ont conclu à bout de souffle, les tempes gonflées, les mains moites. Cela fait 22 minutes que notre Saint palabre, à peine vient-il de conclure son propos introductif. Mais personne ne bronche. Pas un regard ne veut l’interrompre. Les cadrans restent sagement camouflés sous les manches de chemises. On écoute. On apprend. On se nourrit. L’âme déploie ses ailes sous les mots de l’oracle.

12h 37 – Un homme vêtu de blanc pénètre discrètement l’enceinte sacrée du Verbe incarné. Un organisateur rampe vers lui. Il faudra servir le repas avec une trentaine de minutes de retard. On est désolé. On fera mieux, demain. Mais pour l’heure, monsieur Félix a pris la parole. Personne ne peut la lui retirer. 
12h 44 – Les estomacs vides entament leur concert gastrique. Ça ressemble soudain au chant sentimental des batraciens des soirs d’été. Des ventres honteux se cachent sous des mains crispées. D’autres croassent sereinement leurs louanges.  

12h 49 – Les organisateurs finissent par s’interroger les uns les autres, du coin de l’œil, discrètement. La cession doit prendre fin. Cela devient nécessaire à présent. Nécessaire et urgent. Mais pas un n’ose interrompre P. S. Félix. On s’impatiente. On se balance sur une fesse, puis sur l’autre. Allons bon. Il faut que quelqu’un se dévoue. Il faut que quelqu’un se sacrifie. Mais qui donc ?

12h 51 – « Ce dernier aspect est tout à fait remarquable si l’on considère la modalisation générique d’un point de vue poïétique et, au-delà, intertextuel, mise en place dans et par un métalangage réflexif et mimétique de l’objet diégétique. Mais nous avons légèrement abusé de notre licence temporelle. Nous vous laisserons le soin de découvrir cela dans la version écrite de notre réflexion. » Les applaudissements sont interrompus par le courage d’un organisateur - une sorte de kamikaze - qui censure l’étape des questions-réponses en invitant chacun à bien vouloir discuter de cette magnifique communication durant le repas. 

13h 08 – Les mandarins occupent les places d’honneur, une vaste table ronde drapée de coton épais près de l’âtre feutré d’une longue cheminée. Les autres places se distribuent en fonction des hiérarchies naturelles. Les maîtres de conférences se rassemblent entre eux, les attachés d’enseignement s’acoquinent avec les lecteurs, le menu peuple des chercheurs. Seuls les Dauphins, les favoris ou les partenaires sexuels échappent à l’organisation tripartite de la société scientifique et jouissent d’une façon bruyante et arrogante de leur présence à la droite des seigneurs. Tout le monde a droit toutefois au même menu. 

13h 41 – On a dégainé les cartes de visite. Les sujets de thèses, les objets de recherche, les publications, les titres, les projets, tous les moi je. Ça sympathise, ça se mesure, ça se renifle. Ça s’invite, ça s’évite. Et ça mange. Et ça boit. Sans doute trop. C’est que parler donne si soif.

14h 00 – Le café est servi. On quitte la table pour l’aller boire sur l’esplanade  devant les jardins et le fleuve, en bas. Fumer un gros cigare, une cigarette. Laisser sa tasse vide sur les balustrades ou sur les bancs. 

14h 21 – Les choses sérieuses reprennent. La première cession de l’après midi donne une occasion formidable de vérifier les pouvoirs de l’hypnose. Vos paupières sont lourdes, lourdes, très lourdes. Votre corps devient léger, votre nuque s’incline. Vous ne résistez pas. Vous ne le pouvez pas. Vous dormez. A la prochaine salve d’applaudissements, vous rouvrirez les yeux. Vous frapperez dans vos mains. Vous donnerez votre avis. Puis vous replongerez dans votre profond sommeil. La première cession de l’après midi connaît également d’autres jeux amusants. Cela consiste à faire passer des billets moqueurs entre voisins. A sourire intérieurement en regardant droit devant soi. On n’échange aucun regard. C’est super drôle.

15h 30 – Fin de la cession. Un mandarin vient de terrasser un orateur. Il gonfle sa poitrine tel un gladiateur victorieux. Il en profite pour poser sa main héroïque sur le genou de son accompagnatrice. 

16h 00 – Les boissons fraîches ont requinqué les organismes. On va pouvoir suivre les trois dernières communications dans les meilleures dispositions. Ou bien prendre la tangente, furtivement, pour aller flâner dans un village voisin ou sur les rives du fleuve, avant de revenir à l’heure du concerto pour piano qui sera radiodiffusé en direct sur France Musique. 

18h 02 – Le concerto débute à l’heure dans le salon doré du château. Les mélomanes apprécient. Les autres dodelinent ou plongent le nez dans leurs notes en peaufinant leur communication à venir. Les doctorants sentent quant à eux monter une espèce de pression. 

19h 02 – Leur tour est venu de parler. Les organisateurs du colloque ont eu la bonne idée de prévoir une Doctoriale pour clore cette belle première journée. Tout le monde est fatigué mais tout le monde restera pour entendre les petits commettre un exposé sur l’état de leurs recherches. Il s’agira alors de dresser le pousse, ou bien de le baisser. C’est très amusant. Cela aussi. 
Toutes les dix minutes un jeune chercheur prend la parole. Le parterre des maîtres l’interroge ensuite. On l’évalue. On le flatte ou on le voue à la question puis, éventuellement, au bûcher. Tout dépend de l’humeur de l’instant. Tout dépend des réseaux amicaux.

19h 26 -  L’Ecole des Fans touche à sa fin. Le jury des mandarins se retire pour décider de l’attribution des prix. Le meilleur des jeunes doctorants se verra allouer une bourse pour l’année à venir alors que le second sera invité trois semaines ici même, au château, pour pouvoir travailler à sa recherche dans le meilleur des cadres. On ne plaisante pas, cette fois. C’est très sérieux. La preuve : un premier tour de scrutin est réalisé mais nul ne le trouve à son goût. Le résultat n’est absolument pas recevable. Les organisateurs du colloque auraient souhaité que des membres de leur laboratoire soient primés. Vu la qualité de leur accueil, il ne s’agit pas de les décevoir, il ne s’agit pas de se montrer ingrat, ni discourtois. « Allons, ce vote n’était qu’indicatif. Un tour pour rien, en quelque sorte. » Seuls deux professeurs étrangers parvenus de la lointaine Ecosse pour l’un et de ces terres barbares situées au-delà du Rhin pour l’autre refusent le jeu et se désolidarisent du second vote à main levée. Ils abstiennent leur voix sous les regards indignés de leurs pairs. On leur rappelle leur devoir de silence en regrettant leur manque d’humour. Et l’on se dit qu’on n’invitera plus ces austères déplaisants. 

19h 40 – La remise des prix est solennelle. On félicite. On congratule. Puis on quitte le salon doré pour s’ébattre quelques instants. Les plus téméraires le font à l’extérieur, dans la nuit givrée de l’automne tombée sur l’esplanade. Les mandarins peuvent le faire dans leur chambre, située dans le château. Les autres attendront la fin du dîner pour gagner l’hôtel qui leur a été réservé, à quelques kilomètres. En attendant, un apéritif leur est servi près de la cheminée dont le foyer a repris de la vigueur.

21h 06 – Le dîner se prend dans un restaurant du village situé au bord du fleuve. Les conversations du déjeuner reprennent. Les mêmes, exactement. Dans les mêmes tablées. Comme un refrain joyeux, un refrain festif. C’est une farandole de mots précieux. Le chœur guilleret du colloque. La rampe de lancement de nombreuses carrières. 

23h 10 – Les mandarins sont reconduits au château. Un digestif les y attend. Une dégustation de cigares. Dans leurs chambres, le grand lit est prêt, la lumière ouverte et tamisée. Un peignoir est posé sur le bras d’un fauteuil en velours avec, placé dans sa poche, le programme du lendemain. Quelques maîtres de conférences ont droit aux mêmes honneurs. Les mieux placés, les plus fidèles, les meilleurs lieutenants. Leur chambre est sans doute moins prestigieuse, moins grande, mais ils sont là, logés au château, peignoir, programme, lumières chaudes. Mais les autres, le Tiers Etat, ils ne reviendront que demain au château. Il est l’heure des les convoyer vers un autre lieu, un autre hôtel. 

23h 58 – Les mandarins dorment du sommeil des justes ou bien s'essaient à quelques galipettes, non sans avoir subrepticement avalé une pilule bleue avant de quitter le restaurant (une pilule bleue aux effets étonnants, plutôt intéressants). Ils ignorent qu’à cette heure le convoi de la piétaille s’est perdu en chemin, quelque part dans le brouillard, sur des routes sans nom. Tout le monde est fatigué. L’épuisement devient nerveux chez certains. Mais la mésaventure fait rire les quelques organisateurs qu’on avait désignés pour mener cette mission à bien. Aux éclats. Cela fait longtemps qu’ils ne se sont pas autant amusés. Perdus sur ces petites routes de province, au milieu de la nature, au cœur de la nuit ! Grand Dieu ! comme cela est drôle. Oui. Drôle. Ça fait si longtemps. Un tel fou rire, une telle aventure ! Ça doit bien remonter à leur dernier camp de scouts. Qu’est-ce que ça fait du bien !

00h 45 – L’hôtelier est mécontent. Furieux. Les chambres devaient être livrées il y a plus de deux heures. Il ne trouve pas ça drôle du tout, lui. Vraiment pas. 
Ah ! Les chambres ! Oooooooh les chambres ! Le clou du spectacle, le dénouement, le deus ex machina. Le Tiers Etat est conduit par le propriétaire à travers les allées d’un parc glacial. Les chambres sont là. Disséminées à droite et à gauche devant un carré de verdure et de boue figée par la nuit. Des mobil-homes. De vulgaires caisses en mauvais bois. Les lits sont froids, mous, flasques comme une queue de mandarin. L’air est humide et sale. Mais nos pauvres crétins ne sont pas au bout de leurs surprises. Les mobil-homes sont grands, avec plusieurs chambres à l’intérieur. Il n’y a presque pas de lumière, presque pas de chauffage mais on a pensé à la chaleur humaine. Les chambres, certaines sont déjà occupées. Demain matin on se retrouvera nez à nez avec un pèlerin, un travailleur de la route ou un diable sorti de sa boîte. Mais, pour l’heure, on va pouvoir échanger une dernière carte de visite, une dernière idée avec l’araignée velue qui n’en demandait pas tant en traversant le tartre d’un lavabo. 
Ça fait longtemps que l’on ne s’était autant amusé. Les colloques, y’a pas à dire. Faut pas rater ça. 

jeudi 30 mars 2017

Sourire à défaut...



Quand les imbéciles le sont davantage que ce que l'on imaginait
Quand les aveugles pensent voir dans le noir
Quand les porcs se prennent pour des divas
Quand le caniveau s'invente en prairie
Quand les gros tas rentrent le ventre
Tombent amoureux d'un miroir amincissant
Quand les miroirs se fendent
Quand les mains sales touchent l'ivoire
Quand les chauves se recoiffent
Les pitres glissent des mots d'amour
Le sauvage se déchaîne
Et quand tous les autres ne font guère mieux
Boire une Guiness
Regarder le printemps
Ecouter Miles Davis
Relire l'Eté de Camus
Serrer les dents
Sourire
A défaut de révolte
Sourire

mardi 14 mars 2017

La littérature de caniveau (ou le contre saint Proust)





Une chose est sûre, la littérature c’est du sérieux. C’est extrêmement sérieux. Il faut faire gaffe, peser chaque mot quand on en parle, quand on se targue de savoir de quoi on parle. C’est important. C’est très sérieux, je le répète. Et le pire dans tout ça, c’est qu’il faut l’être sans jamais se prendre complètement au sérieux. Un exercice difficile, périlleux. 
C’est là que le bât blesse, généralement. Les gens qui parlent des livres, les gens qui commentent le style des auteurs (quand il s’agit d’auteurs, quand ces derniers ont un style), ont le plus souvent des idées précises. Regardez-les. Regardez comme ils se campent dans leur pantalon de velours, leur chemise amidonnée. Ils croisent les bras, ils bombent le torse, les muscles de la gorge se nouent, ils vont parler, ils parlent, ils ont des certitudes. 
J’ai comme ça entendu dire récemment qu’il existe une littérature de caniveau. C’était asséné, c’était péremptoire, c’était convaincu, tellement convaincu. Entendons-nous bien. L’expert en Lettres qui affirmait cela ne parlait pas des imposteurs ni des cataclysmes prosaïques qui polluent les rayons des libraires et l’esprit des lecteurs, publication après publication. Ils ne parlaient des Lévy, Musso, Gounelle qui font de la littérature comme Trump, Poutine ou Kim Jung-un feraient de la politique. Non, non, pas de ceux-là. Pas de ces aligneurs de prose sans métronome, sans couleurs et surtout sans idées. Ah, je vous vois venir ! Je vous entends ! Vous allez me dire que je fais comme mes camarades bouffis de certitudes, que je vais vous dire qu’il y a effectivement une littérature de caniveau. Attendez ! On parle de littérature, d’accord ? On parle d’auteurs, de ceux qui ont une idée précise de ce qu’est un mot, une phrase, qui savent tenir le rythme. Je suis sérieux quand je parle de littérature. Ces gens-là sont délibérément à côté de la littérature. Leurs lecteurs sont à côté de la littérarité. De la lecture même. 
Vous voulez que je vous raconte ? J’ai chaque fois des élèves qui boudent mon discours en début d’année, quand je débite ça. Ils ne sont pas convaincus. Vous savez ce que je leur dis ? Ecoutez les gars, laissez-moi quelques mois, laissez-moi vous montrer quelques trésors, laissez-moi vous montrer comment ça fonctionne un texte littéraire, comment ça vibre une phrase écrite par un auteur, un vrai, celui qui passe trois jours sur une phrase, s’il le faut. A la fin de l’année, vous savez quoi ? A la fin de l’année je leur donne des extraits de romans. Tous anonymes. Je leur mets des pépites et de la daube. Sérieusement, vous savez quoi ? Ils lisent, ils analysent, ils prélèvent le rythme, il tentent de le justifier, ils mesurent les cadences des phrases, ils interrogent la vision du monde, les effets d’ombres et de lumières. Vous savez quoi ? Ils sont capables de dire ce qui est littéraire et ce qui ne l’est pas. Un sans faute. Ça leur a pris quelques mois. A peine quelques mois.
Bref. Revenons à nos moutons amidonnés. Revenons aux choses sérieuses, s’il-vous-plaît. De qui parlent-ils quand ils parlent de littérature de caniveau, les fins connaisseurs ? 
Ils parlent des Robert McLiam Wilson, ils parlent des Philippe Djian, des Virginie Despentes, de tous ces astres-là. Leurs arguments ? Quels sont leurs arguments ? Ne vous fatiguez pas, il n’y en a pas. Vous rigolez ou quoi ? Est-ce qu’il faudrait des arguments, en plus ? De la littérature de caniveau, au seul prétexte que Proust a existé. Au seul prétexte que c’est sale, ordurier. 
Alors, petite précision. Roulements de tambour. 
Il a fait quoi Chrétien de Troyes ? Vous savez, le type qui a lui seul a inventé le roman moderne ? On est à la fin du 12ème siècle, le type nous dit tout de suite que le fond de l’histoire, ce qu’il appelle la matière, il s’en fout. Il nous prévient d’emblée que le sens même, il s’en contrefout. Ce qui l’intéresse, lui, c’est la conjointure (appelons ça le style, pour faire simple). Quelle est son idée géniale pour ça ? C’est de laisser tomber le latin. C’est d'écrire en roman. La langue que tout le monde entend, que tout le monde parle. La langue des vulgaires, la langue du caniveau. Okay, sa littérature c’est pour l’aristocratie. Ne vous trompez pas, Chrétien de Troyes écrit pour le seul public existant à l’époque, la seule classe qui pouvait posséder un livre. Pour les autres, pour le petit peuple, le gros populas, il y avait la chanson - qu’elle fût de gestes ou pas. Il aurait écrit pour qui, Chrétien de Troyes, au 19ème siècle ? Il aurait fait comme les Balzac et les Zola, les Goncourt qui affirmaient qu’il fallait faire descendre le roman sur le trottoir, que les temps étaient de venus de faire ça. Produire de la littérature de caniveau, avec le caniveau, pour le caniveau. Oui. 
Les romans picaresques, ils font quoi d’autre ? Flaubert fait-il autre chose quand il affirme devant le frigide juge Picard : Madame Bovary, c’est moi ! Le bon Gustave a renoncé à sa littérature précieuse, ampoulée. Son style naturel, il l’a jeté au feu, il est descendu au pied du volet roulant de la pharmacie de monsieur Homais, sur le trottoir, dans toute l’âpreté de son écriture. Je ne parle même pas de cette ordure de Céline, de son Voyage, de cette exploration du bout de la nuit de l’humain. Je n’évoque pas les drôleries salaces de Rabelais et leur substantifique moelle pourtant. 
Alors bien entendu il y a Proust. Ses préoccupations de bourgeois d’un autre siècle, sa petite homosexualité mal digérée, ses métonymies, ses synecdoques. On n’est pas dans le caniveau, je le conçois. On en est loin même… très loin, malheureusement pour lui, pour ses précieux lecteurs. Mais je romps là. Je ne glisserai pas, je ne ferai pas comme mes petits copains. Oui Proust est intéressant. Son œuvre cathédrale l’est. Mais Proust a fait du Proust. Tant mieux. Il a le mérite d’exister. Et tout romancier qui se respecte aujourd’hui a le devoir de ne pas faire du Proust. Il fait ce qu’il veut, pourvu qu’il continue de fréquenter le caniveau, puisque le roman c’est le caniveau. Son unique vocation est là, avec celle du rythme, de l’énergie et des mains sales. 
Tout lecteur qui se respecte est prié de chercher du Proust chez Proust. Sans en faire un pendule universel. Merci. 
Vive le caniveau !

Mieux en le disant.